18 ans déjà !

Publié le par Aël

18 ans déjà !

Le 14 mai 1988, nous fêtions mes 18 ans et nous avons baptisé mes deux frères en même temps. Mes parents avaient organisé un buffet dans le garage. Une trentaine de personnes était invitée le samedi soir. Je m’étais levée de bonne heure pour aider ma mère à tout préparer, car nous avions rendez-vous à l’église à dix-sept heures pour les baptêmes.

Alex était invité pour tout le week-end. Nous sommes allés le chercher en descendant à l’église. Il n’était pas très en forme, car il avait la grippe et en prime, il s’était disputé avec ses parents.

 

Mes grands-parents ne pouvaient pas venir, car ma grand-mère était hospitalisée pour un cancer du côlon, et elle devait se faire opérer. Mon grand-père refusait de venir seul.

Après la cérémonie de baptême à l’église, la moitié des invités est venue chez mes parents, l’autre moitié devait arriver plus tard, en début de soirée. Ma mère est allée ouvrir les bouteilles de Champagne à notre retour de l’église. Alex ne se sentait vraiment pas bien, il était pâle. Je lui ai donné de l’aspirine pour soulager son mal de tête. Nous discutions dans la salle à manger lorsque le téléphone sonna. J’ai décroché le combiné, mais quelqu’un d’autre avait décroché l’appareil qui se trouvait au garage en même temps que moi :

— Allô ? Hélène ?

— Non, c’est Mary… répondis-je sans reconnaître la voix à l’autre bout du fil.

— C’est Jean… ta mère est là ?

— Allô ? répondit ma mère sur le combiné du garage.

— Hélène, excuse-moi de te déranger en ce jour de fête, mais je suis très inquiet pour ton père…

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda ma mère, affolée.

— Je lui ai téléphoné pour avoir des nouvelles de ta mère, il nous a seulement dit que c’était très grave, il avait une drôle de voix et il nous a raccrochés au nez. J’ai essayé de le rappeler, mais il ne décroche plus le téléphone… je voulais te prévenir parce qu’il est seul et je ne sais pas ce qu’il pourrait faire. Et pour ta mère, il paraît que…

J’ai raccroché le combiné, car je ne voulais pas entendre la suite. Mon cœur s’est mis à tambouriner dans ma poitrine, j’avais de mauvais pressentiments. J’étais prise d’une angoisse incontrôlable. Jean était le frère de ma grand-mère et il ne téléphonait jamais chez nous habituellement. Ma grand-mère était plus malade que nous ne le pensions. Je suis retournée m’asseoir à côté de Alex, mes jambes tremblaient :

— Qu’est-ce qui se passe ? Tu en fais une tête ! dit-il.

— C’est ma grand-mère…

— C’est elle qui vient de téléphoner ?

— Non, c’était son frère, il voulait nous prévenir que mon grand-père n’était pas bien et qu’il ne décrochait plus le téléphone alors qu’il est chez lui.

— Ah bon ? Merde....

 

Je me suis servi un verre de Champagne pour me détendre un peu. Dans le jardin, tout le monde discutait. Il faisait beau et chaud. Alex me disait que ma sœur pleurait dans sa chambre. Je suis allée voir, mais sa chambre était vide. Je l’ai cherchée partout, elle s’était enfermée dans la salle de bain. Elle paniquait suite au coup de téléphone. Après ma sœur, c’était ma mère que je cherchais dans toute la maison. Elle était restée dans la descente de garage. Mes tantes étaient autour d’elle, car elle s’était effondrée aussi.

Mes deux oncles étaient partis chez mes grands-parents. Pendant ce temps, une de mes tantes tentait vainement de joindre mon grand-père qui ne répondait toujours pas. C’était stressant. Je commençais à tourner en rond et à m’énerver. Au bout d’une demi-heure environ, mes oncles nous ont téléphoné pour nous rassurer, tout allait bien. Mon grand-père avait craqué, ils essayaient de lui remonter le moral.

Alex était parti s’allonger sur mon lit, il avait mal au ventre et avait du mal à rester avec nous. Il faisait une apparition de temps à autre. Nous avons pris l’apéritif en attendant le retour de mes deux oncles.

 

Quand ils sont revenus, il nous ont raconté que mon grand-père avait peur pour la santé de ma grand-mère, mais qu’il allait bien. Nous avons mangé puis nous avons dansé jusqu’à cinq heures du matin. Certains de mes cousins et cousines sont restés dormir chez moi, car leurs parents n’étaient pas vraiment en état de conduire. Les émotions et l’alcool ne font pas bon ménage.... La salle à manger était transformée en camping !

 

Dès que tout le monde est parti, je suis allée m’asseoir dans le garage, autour de la table. J’ai éteint la musique pour apprécier le silence. La fête était terminée, j’avais mal à la tête, j’avais trop bu, j’étais complètement étourdie. Tout le monde s’était couché, j’étais la seule encore assise, à faire le point sur ma vie : dix-huit ans, déjà ! Qu’est-ce que cela allait changer ? Subitement, je pensais à mon père. Il attendait que je sois majeure pour pouvoir me rencontrer sans avoir de problème avec la justice. Cela faisait treize ans que je ne l’avais pas revu. S’il avait été présent, serais-je devenue homosexuelle ? Sans doute que oui. Il ne m’aurait pas pour autant renvoyé une image positive des hommes. J’étais désormais seule maître de ma vie, seule responsable de mes actes. Je me sentais responsable tout à coup. Sur ces dernières pensées, je suis allée éteindre les spots, les lumières et je suis montée me coucher.

AËL

Publié dans Coming Out

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