L'écriture m'a libérée

Publié le par Aël

L'écriture m'a libérée

J’ai fait la connaissance d’Emma, une élève de ma classe. Quinze jours après la rentrée, nous étions déjà devenues très complices. Le feeling est passé de suite. Elle avait de beaux yeux verts qui me troublaient beaucoup, de longs cheveux clairs, une voix douce et posée. Son tempérament calme m’apaisait. Sa présence me manquait lorsque nous n’avions pas cours. De nouveau, je ressentais cette attirance pour les femmes et je fuyais d’autant plus les hommes.

Ma colère contre mon beau-père était aiguisée. Nous ne nous adressions presque pas la parole. Je me battais contre moi-même, je ne voulais plus être attirée par les femmes. J’ai commencé à me renfermer, et à devenir plus où moins triste et à fleurs de peau. Je me réfugiais dans ma bulle pesant que j’allais moins souffrir si je me coupais des autres. Je croyais que mes amies me laisseraient tomber si elles savaient que j’aimais les femmes. J’avais l’impression d’être un monstre. Quand elles parlaient des garçons, je ne savais pas quoi dire, je me sentais à côté de la plaque. Je ne parlais pas des garçons et je ne pouvais pas parler des filles non plus. Je gardais tout pour moi.

Le soir, je me retrouvais face à moi-même. Je passais toujours mes soirées enfermée dans ma chambre, le plus souvent à pleurer. J’écoutais de la musique triste. Je perdais petit à petit, le goût de vivre sans vraiment m’en apercevoir. L’avais-je vraiment retrouvé depuis mon histoire avec Audrey ? Je ne trouvais pas ma place dans la société, je ne me sentais bien nulle part. L’avenir me faisait peur, qu’allais-je devenir ? Mes amies se voyaient mariées avec le prince charmant de leur rêve, elles s’imaginaient avoir des enfants. Et moi ? Des enfants ? Comment les ferais-je ? Un mari ? Non, ce n’était pas une vie pour moi. Je ne pouvais pas vivre avec un homme sous le même toit. Je ne me voyais pas d’avenir, à quoi bon continuer à vivre ?

Je réfléchissais sur ma vie. Je cherchais toujours à comprendre pourquoi j’étais homosexuelle puisque ce n’était pas de ma propre volonté. Il devait forcément y avoir une raison, car toute personne dite « normale » était hétérosexuelle.

Je passais beaucoup de temps dans les librairies et les bibliothèques. Je voulais savoir, POURQUOI ?

Au fur et à mesure de mes recherches, je me suis rendu compte que l’homosexualité découlait de ce que nous avions vécu durant notre enfance. À partir de ce moment-là, je me suis mise à écrire mon histoire pour tenter de recoller les morceaux et voir là où était la cassure.

J’avais du mal à cacher que je n’allais pas bien. Mes amies se posaient des questions. Mes parents quant à eux, ne s’en posaient pas apparemment... ou du moins ne m’en posaient pas ! Je voyais toujours Lorenzo de temps en temps. Nous nous donnions rendez-vous dans un bar en ville. Un soir, je suis allée le rejoindre. Une de mes amies qu’on surnommait Skinny, est arrivée peu de temps après moi. Elle s’est assise en face de moi. Je ne parlais pas, ma tête était ailleurs, mes mains tremblaient sur la table. Je fumais beaucoup à cette époque-là et je buvais beaucoup de café. Skinny me regardait d’un air perplexe sans dire un mot. Au bout de cinq minutes de tête-à-tête silencieux et tremblotant...

— Qu’est-ce que tu as ? me demanda-t-elle.

— Rien... je suis fatiguée… répondis-je en soupirant.

— Tu es sûre qu’il n’y a pas autre chose ? Tu n’as pas quelque chose à me dire ?

— Non... ça va.

Elle a pris une de mes mains entre les siennes et l’a serrée très fort. Je lui ai souri. Elle devait repartir, sa mère l’attendait. Enfermée dans mon mutisme, je l’ai raccompagnée à l’arrêt de bus. Sous l’abribus, je me suis adossée contre la vitre. Skinny s’est mise en face de moi, elle a posé ses deux mains sur mes épaules en me regardant droit dans les yeux :

— Qu’est-ce qui ne va pas Mary ? Je sais qu’il y a quelque chose que tu me caches, je te connais, je le sens, dis-moi… s’il te plaît...

— Ce n’est rien, j’en ai marre, c’est tout !

— Mais marre de quoi ?

— De tout ! De la vie ! dis-je la voix tremblante et étranglée par les larmes qui commençaient à monter.

— Explique-toi ! Je t’écoute, tu sais très bien que tu peux tout me dire, tu as confiance en moi quand même ?

— Non, je ne peux pas en parler...

— Pourquoi ? C’est si grave que ça ?

— Ce n’est pas facile à dire, tu vas être dégoûtée...

— Dégoûtée de quoi ?

— De moi !

— Mais tu n’es pas bien hein ? Mary, tu peux me dire tout ce que tu veux, tu es mon amie ! Si tu ne peux pas parler, écris-moi, mais dis-moi ce qui te met dans des états pareils. Il va falloir que je parte, voilà mon bus… si ça ne va pas, appelle-moi d’accord ? dit-elle en m’embrassant avec tendresse.

— D’accord, je vais essayer de t’écrire.

Le soir même, en rentrant chez moi, j’ai pris mon courage à deux mains et je lui ai écrit ce qui me rendait si malheureuse. C’était la première fois que je dévoilais ce lourd secret. J’appréhendais sa réaction, j’avais peur d’être jugée sur un comportement que je ne pouvais pas contrôler, peur d’être rejetée.

Je lui ai donné ma lettre le lendemain matin en arrivant au lycée. Toute la matinée, je n’ai pensé qu’à ça, impossible de me concentrer sur le cours.

Avant d’aller déjeuner, nous étions toutes installées sur un banc dans la cour. Skinny est arrivée, elle a dit bonjour aux filles puis elle m’a prise par le bras en me disant :

— Viens Mary, il faut que je te parle.

Nous avons commencé à marcher. Mon cœur battait très fort.

— Bon, j’ai lu ta lettre tout à l’heure... je sais que ce n’est pas drôle de s’apercevoir qu’on a une attirance pour des gens de même sexe, mais ce n’est ni une maladie ni une tare, et à ton âge, c’est peut-être un passage, c’est fréquent au moment de l’adolescence, dit-elle d’un air naturel.

— Un passage ? Je ressens cela depuis quatre ans ! Et ce n’est pas une simple attirance… je suis déjà sortie avec une fille !

— Et alors ? Tu regrettes ?

— Non, pas du tout, c’est ça le pire !

— Et avec les garçons ? Tu as eu des relations ?

— Oui… J’ai surtout cumulé les échecs et les angoisses ! Le dégoût aussi… je ne pourrais plus avoir de relation avec un homme, ça s’est trop mal passé la dernière fois.

— Bon, écoute, moi je pense que ce ne sera qu’un passage, mais, si vraiment tu es homo, il faudra que tu l’acceptes, car tu n’auras pas le choix. Ce n’est pas une honte Mary, il faut absolument que tu te mettes ça dans la tête, ce n’est pas une maladie ni un crime ! Il faut que tu en parles à ton entourage, à tes amis, et s’ils sont tes amis, ils t’accepteront telle que tu es. Tu verras qu’après, tu te sentiras mieux dans ta peau, me dit-elle.

— C’est facile à dire, ça paraît tellement simple quand je t’entends parler…

— Tu ne dois pas te laisser abattre, tu dois réagir ! Dis-toi que tu n’es pas la seule dans ce cas là, d’autres sont venus me voir avant toi… continua-t-elle en souriant.

Nous avons arrêté notre discussion pour aller déjeuner. Je me sentais déjà soulagée par le simple fait d’avoir parlé à quelqu’un et surtout, grâce à la réaction positive de Skinny. Elle m’encourageait à me dévoiler davantage même si ce n’était pas si facile qu’elle le pensait.

Les vacances de la Toussaint sont arrivées. Emma m’avait demandé de lui écrire, alors j’ai sauté sur l’occasion pour lui dire que j’étais homosexuelle. C’était toujours plus simple par écrit et l’écriture était devenue pratiquement mon seul moyen de communication depuis que je m’étais mise à écrire ma vie. Cela m’aidait à réfléchir, à analyser et de fil en aiguille, j’ai fini par comprendre que le comportement de mon père était responsable dans ce qui m’arrivait. Pour les psychologues, nos six premières années de vie sont déterminantes pour notre vie adulte. Mes parents ont divorcé alors que je n’avais que cinq ans. Ce n’était pas le divorce le plus traumatisant, c’était ce que j’avais vécu avec mon père. Je l’ai fui comme je fuis les hommes aujourd’hui, et j’ai reporté tout mon amour sur ma mère, comme je le reporte sur les femmes à l’heure actuelle. Mon père me terrorisait, je ne pouvais pas l’aimer. Par contre, je m’étais raccrochée à ma mère. J’ai vécu ce qu’on appelle en psychologie, un complexe d’Œdipe inversé. Ce fut un véritable soulagement de comprendre que je n’étais pas responsable de mon homosexualité, je pouvais enfin déculpabiliser, ce n’était pas de ma faute. J’en ai voulu à mon père, car il m’avait compliqué la vie et c’était à moi d’assumer ses erreurs. Je devais porter le fardeau de son alcoolisme et de sa violence à vie.

Emma a répondu très vite à ma lettre et elle m’a confié qu’elle avait une tante et un oncle qui étaient homosexuels, elle était loin d’être choquée. Du coup, j’ai envoyé une autre lettre à l’une de mes amies de lycée qui était souvent avec nous. Elle a très bien réagi elle aussi. J’étais contente et plutôt soulagée de savoir que tout le monde m’acceptait telle que j’étais. Je n’aurai plus besoin de tout garder pour moi.

Les semaines ont passé, mes sentiments pour Emma se sont amplifiés. Pendant les vacances de Noël, nous ne devions pas nous revoir pendant quinze jours. Au bout d’une semaine, j’ai décidé de lui écrire ce qui me torturait l’esprit et le cœur. Je n’ai eu aucune nouvelle jusqu’à la rentrée de janvier.

Le matin de la reprise des cours, j’ai franchi le portail du lycée avec une certaine appréhension de retrouver Emma. De loin, j’ai aperçu les filles qui discutaient, Emma n’était pas encore arrivée. J’ai dit bonjour à tout le monde, mais j’étais tellement stressée que je n’arrivais pas à suivre les conversations.

Peu de temps après mon arrivée, j’ai senti une main se poser délicatement sur mon épaule. Je me suis retournée et je me suis retrouvée face à Emma dont le sourire était éblouissant et ses yeux brillants.

— Bonjour, ma biche… dit-elle en m’embrassant tendrement.

— Bonjour… répondis-je, déconcertée par son attitude.

— ça va ? Tu as passé de bonnes vacances ?

— Heu... oui et toi ?

— Moi aussi... Merci pour ta lettre...

Elle a continué à dire bonjour et conversait avec les filles comme s’il ne s’était rien passé d’anormal pendant les vacances. Son naturel me déroutait ! Nous sommes rentrées en classe. Emma s’est mise à écrire sur un morceau de papier qui n’avait rien à voir avec ses feuilles de cours. Elle me le tendit en souriant. J’ai pris le papier, je l’ai déplié et j’ai lu : "Mary, je t’aime et tes sentiments ne changeront rien à notre relation."

J’ai levé les yeux, je n’étais pas sûre de bien comprendre le message. Elle me regardait et attendait ma réaction. Je lui ai rendu son sourire, j’étais heureuse, même si j’étais lucide sur le fait qu’Emma était hétérosexuelle.

Elle m’apportait un peu de chaleur dans ma solitude intérieure. Je vivais toujours très mal mon homosexualité, car j’avais le sentiment de ne pas avoir le droit d’être totalement heureuse en amour. La réciprocité n’existait pas. Je me satisfaisais de peu de chose, juste qu’on ne me rejette pas. Vue sous cet angle, la vie me semblait cruellement difficile à vivre.

Mes soirées étaient remplies d’angoisse face à mon avenir. Je n’arrivais pas à m’endormir, je passais des heures à lire pour trouver le sommeil. J’écrivais aussi beaucoup. Je déposais sur des feuilles blanches, toutes mes inquiétudes, toutes mes douleurs morales et sentimentales. Je soulageais mon cœur sur papier et cela me faisait beaucoup de bien, je me sentais plus légère après avoir déposé un peu de mon fardeau quotidien. J’avais commencé à écrire une histoire d’amour, une histoire d’amour entre femmes bien sûr. Mais mon imagination avait du mal à s’exprimer, les idées me manquaient, sans doute parce que je n’avais pas assez de vécu dans ce domaine. Je n’arrivais pas à inventer une histoire, il fallait que je la vive pour pouvoir l’écrire. Je ressentais une envie de devenir écrivain, mais cette envie était aussitôt brisée par le regard que je portais sur mon parcours scolaire. Comment devenir écrivain quand on est en échec scolaire ? Vivre de sa plume est réservé à quelques privilégiés. Aussitôt née, l’idée était abandonnée. Je continuerai d’écrire pour moi, ce sera au moins une bonne thérapie.

AËL

Publié dans Coming Out

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