Fin des Années Collège... En route vers le BAC !

Publié le par Aël

Fin des Années Collège... En route vers le BAC !
L’année suivante, je ne pouvais plus être en classe avec Audrey, car elle redoublait sa quatrième et j’étais en troisième. Je ne l’ai pas revue de tout l’été sauf quelquefois dans le centre du village lorsqu’elle faisait les courses avec sa mère. Dès que je voyais sa mère, j’avais mal au ventre. Il était évidemment impossible de se parler. La rentrée scolaire s’est faite dans une ambiance tendue et glaciale. Nous avions des amis en commun et personne ne savait ce qui s’était passé entre nous. La sœur d’Audrey était partie au lycée, elle n’avait donc plus de raison de craindre que sa mère apprenne que nous étions toujours en contact. Malgré cet espace de liberté, nous n’arrivions pas à retrouver la sérénité dans notre relation. Tous les quinze jours, nous multiplions les crises, car je ne supportais pas son changement d’attitude vis-à-vis de moi, la distance qu’elle avait imposée, la froideur de ses mots, la noirceur de son regard sur moi. Audrey avait toujours peur que sa mère apprenne d’une façon ou d’une autre que nous nous voyions toujours.
 
Petit à petit, je perdais ma joie de vivre, je n’avais plus de goût à rien, je n’arrivais pas à dépasser ma tristesse d’avoir perdu Audrey et de me sentir rejetée parce que je n’étais pas comme tout le monde. Je passais beaucoup de temps seule même si Lorenzo était toujours très présent, je n’avais pas envie de voir les autres. J’étais perdue, je ne voyais pas comment j’allais pouvoir vivre ma vie d’adulte dans ces conditions de rejet de la société. Je pensais que plus personne n’allait m’aimer à cause de mes préférences, que j’allais être obligée de vivre cachée pour protéger ma vie affective. Les idées noires m’envahissaient de plus en plus, l’envie de disparaitre de la terre me tenaillait, je n’arrivais plus à trouver une seule raison de vivre. Comment peut-on vivre privé d’amour ? Je passais mes soirées enfermée dans ma chambre à pleurer, à essayer de trouver une issue pour continuer à espérer un avenir meilleur. Quand Lorenzo n’était pas là le mercredi, je restais enfermée toute la journée, les volets clos, je m’enivrais de musique triste pour accompagner mes larmes et ma douleur.
 
Suite à une énième dispute avec Audrey, un soir, seule dans ma chambre à déverser encore toutes mes larmes qui n’en finissaient plus de couler, le désir d’en finir me rongeait. Je cherchais une solution pour me suicider : prendre des médicaments... il n’y en avait pas chez moi à part le doliprane... passer sous un train... la ligne de chemin de fer était trop loin... m’ouvrir les veines ? J’avais un cutter dans le tiroir de mon bureau ! J’ai ouvert ce tiroir et j’ai pris le cutter. Assise sur le lit, j’ai relevé ma manche et j’ai commencé à laisser glisser le cutter sur l’une des veines qui partait du poignet. J’appuyais de plus en plus, la douleur psychologique se mêlait à la douleur physique. La vue du sang a réveillé une petite voix à l’intérieur de moi qui me dit : "Regarde ce que tu fais... pourquoi te fais-tu plus de mal que les gens ne t’en font ? Tu as le droit de vivre même si tu es différente." Cette voix était si douce que j’en ai lâché mon cutter. Je n’avais plus le courage d’aller plus loin, je n’avais pas le courage de disparaitre. Je ressentais un genre d’instinct de survie qui m’empêchait d’aller au bout de cette envie de mourir. Tiraillée entre deux forces opposées, je ne savais plus quoi faire de moi. Intérieurement, j’ai répondu à cette voix :" si je ne peux pas mourir et si je ne peux pas vivre comme je suis, alors qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi suis-je sur cette terre ?"
 
Le silence a été la seule réponse jusqu’au lendemain. Alors que ma mère regardait le journal télévisé, depuis le couloir où était ma chambre, j’ai été attirée par une voix de femme qui était interviewée. Comme hypnotisée par cette voix je me suis dirigée vers le salon pour me rapprocher de la télévision. Cette femme était en réalité une adolescente de mon âge qui venait de publier son premier roman. C’était Christine Aventin qui venait de sortir son livre "Le cœur en poche" et en faisait la promotion. Le titre résonnait en moi. J’ai écouté cette interview qui remplissait mon cœur d’un enthousiasme surprenant. Je détestais lire et voilà que subitement, j’avais envie de dévorer ce livre. L’animateur télé a lu la quatrième de couverture :
- "Alexandra a quinze ans. Elle vit avec sa mère, Véronique, qui exerce le plus vieux métier du monde au Funny Girls, sous la férule du beau Gérard. D’un côté, le lycée, les copains, les études et les premières amours. De l’autre, l’univers nocturne de la prostitution. Entre les deux, Alexandra a construit son propre monde de rêves, d’espoirs, de rires. Et c’est le drame: Véronique meurt, assassinée par son souteneur. Douée d’une prodigieuse vitalité, Alexandra rassemble forces et bagages pour s’en aller chercher le seul être qui lui reste: son père, inconnu, mystérieux, qu’elle aime déjà..."
 
Fascinée par cette jeune femme, j’entendis de nouveau au fond de moi cette petite voix :"ce n’est pas parce qu’on a 15 ans qu’on ne peut pas écrire et être publié." Écrire et être publié... deux mots qui tournaient en boucle dans ma tête. J’ai acheté et j’ai lu le livre de Christine Aventin. Elle a été une révélation pour deux trésors qui dormaient en moi : la lecture et l’écriture. Son histoire, vraie ou romancée, résonnait avec la mienne pour différentes raisons, mais avant tout, parce que ce livre a eu une vertu thérapeutique pour transformer sa vie. 
 
Une lumière s’est allumée dans mon cœur grâce à Christine. Ce message venu du fond de mon âme m’a transporté vers l’écriture de mon histoire. J’ai commencé à écrire un journal, à déposer les mots douloureux sur la page blanche. Je voulais comprendre pourquoi j’étais homosexuelle. Pour comprendre, il fallait que je lise tout ce qui pouvait m’éclairer sur le sujet. J’ai commencé par l’encyclopédie de psychologie que ma mère avait dans sa bibliothèque puis celle sur l’harmonie du couple. Je cherchais qui j’étais, pourquoi je n’étais pas comme tout le monde, qu’est-ce qui avait fait que je ne pouvais pas avoir une vie normale. J’ai remonté le cours de mon enfance, les relations avec mon père, sa violence, son alcoolisme. J’ai fait des liens, mais j’avais toujours la sensation que quelque chose m’échappait. J’ai lu sur tous les sujets tabous : l’homosexualité, la bisexualité, la drogue, l’alcoolisme, la prostitution, la pédophilie, la délinquance, la maladie mentale, etc. J’avais une soif de découvrir tout ce qui était hors norme et pourquoi des gens en arrivaient à être dans ces déviances, pourquoi la société rejetait ces gens, pourquoi personne ne les aidait à retrouver leur route.
 
L’entrée au lycée me séparait définitivement d’Audrey puisque nous n’étions plus dans le même établissement. Parfois je la croisais dans le bus. J’avais rencontré de nouvelles amies, mais Audrey restait dans mon cœur. Je n’arrivais pas à l’oublier. Elle a très mal vécu le fait de savoir que je voulais mettre fin à mes jours. Elle m’avait menacé de ne plus jamais m’adresser la parole si je recommençais à me martyriser avec le cutter.
 
Mon ami Lorenzo avait quitté le village. Sa belle-mère l’avait mis dehors. Il vivait dans la rue avec un groupe de punks. Je perdais mes deux amis en même temps. Lorenzo était mon grand frère, nous partagions des moments de complicité, de tendresse, d’affection. Rester l’un à côté de l’autre, à regarder les étoiles dans le ciel nous suffisait à nous rendre heureux ensemble. Depuis qu’il avait été viré de chez lui, il s’était transformé physiquement, je ne le reconnaissais plus. Seul son cœur était toujours le même.
J’allais régulièrement en centre-ville pour essayer de le voir, je connaissais les endroits qu'il fréquentait. Un jour il m’a choquée par ses propos. Nous marchions dans la rue et d’un coup il me montre une dame âgée et il me dit froidement:
 
- Tu vois la vieille là-bas ?
- Oui….
- Tu aimerais devenir comme elle ?
- Pourquoi cette question ? On n’a pas vraiment le choix, c’est ce qui nous attend tous.
- Non, moi, je ne serai jamais vieux, répondit-il, sûr de lui.
- Et pourquoi serais-tu épargné ?
- Parce que je crèverai avant !
- Tu ne peux pas savoir…
- Oui, je le sais ! Tu sais de quoi je vais crever ?
- Non, je ne sais pas...
- Quand j’en aurai marre de cette vie pourrie, je crèverai d’une overdose, dit-il sur un ton glacial.
- Arrête de dire n’importe quoi, pourquoi tu me dis ça ?
- Je le dis parce que c’est la vérité. Tu vois, en ce moment, je galère dans la rue tous les jours, je fais la manche pour bouffer, je ne sais jamais où je vais dormir le soir, je n’ai plus de famille, plus rien Mary, tu comprends ça ? Le jour où j’en aurai marre de vivre comme un paumé, quand je craquerai pour de bon, je n’hésiterai pas, j’en finirai agréablement, joyeusement et ce sera d’une overdose.
- Tu n’as jamais pensé qu’il y avait des gens autour de toi qui pouvaient tenir très fort à toi ? dis-je la gorge serrée par tout ce que je venais d’entendre.
- Non, je n’ai plus personne Mary…
- Oui, tu as encore quelqu’un qui n’a pas envie de te perdre… Lorenzo, je suis là moi et je n’ai pas l’intention de te laisser tomber ! Je tiens à toi, tu es mon meilleur ami, tu représentes le grand frère que je n’ai jamais eu. Je t’aime, je ne demande qu’à t’aider, je serai toujours là si tu as besoin de quelque chose, tu peux compter sur moi, je ferai tout ce qui est en mon possible pour t’aider, je ne supporte de te voir te détruire. ..
- Je sais bien que je peux compter sur toi, d’ailleurs, j’ai quelque chose à te demander, dit-il plus calmement.
- Oui, je t’écoute ?
- Pourrais-tu avoir essayé d’avoir l’adresse de ma mère sans que mon père soit au courant ? Je voudrais retrouver ma mère…
- Oui, je peux contacter Séléna, il me semble qu’elle a l’adresse de ta mère, dès que je l’ai, je viens te l’apporter.
- Merci… elle va bien ma sœur ? demanda-t-il.
- Oui, elle a l’air en forme.
 
Séléna ne vivait plus chez ses parents, sa belle-mère l’avait mise dehors elle aussi, trois mois après Lorenzo. Sauf qu’elle a eu la chance d’avoir un ami avec des parents en or qui ont bien voulu la recueillir.
J’ai réussi à avoir l’adresse de sa mère, elle vivait à Marseille. Il voulait aller la voir, mais il n’osait pas encore.
La fin de l’année scolaire était proche, le conseil de classe avait eu lieu. Sur notre petit groupe de huit filles, une seule d’entre nous passait en première, et bien sûr, ce n’était pas moi ! 
 
Je cumulais les redoublements. Je ne me sentais pas à ma place à l’école depuis toujours et cela s’accentuait d’année en année. Ce qu’on nous enseignait ne m’intéressait pas. Ce n’est pas la lecture que je n’aimais pas en fait, c’était les sujets du programme. Les classiques et les grands auteurs ne m’attiraient pas, car je n’arrivais pas à me retrouver dans ces chefs d’œuvres. J’avais besoin de pouvoir trouver une résonance. Le français était pourtant la matière que je préférais de toutes, mais, je me sentais frustrée, car j’étais obligée de lire des livres qui ne me plaisaient pas et je n’avais pas assez de temps pour lire ceux qui me servaient pour mes recherches personnelles. Je commençais à trouver un certain plaisir à vivre à l’intérieur de moi. Seules les rédactions me permettaient de trouver un semblant de liberté d’expression quand le sujet était porteur d’un élan d’écriture. Je me laissais aller facilement à écrire plusieurs pages.
AËL
 

 

Publié dans Coming Out

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