Les espoirs de Marc

Publié le par Aël

Les espoirs de Marc

Après la détente estivale, la rentrée scolaire s’annonçait. Je redoublais ma classe de première, sans grand enthousiasme. D’emblée, il y eut un grand vide en moi. Emma avait changé d’établissement scolaire et son absence me pesait, je pensais sans arrêt à elle. Je lui avais envoyé une lettre pendant l’été pour lui demander de m’oublier. Je voulais croire à une éventuelle hétérosexualité, bannir les femmes de ma vie amoureuse, pour me rapprocher de Marc. C’était comme une dernière chance pour moi. Je savais que si rien ne se passait avec Marc, plus rien ne se passerait avec les hommes en général.

 

Une semaine après la rentrée, Marc décida subitement de venir à Rouen en voiture, juste pour une demi-journée. C’était un samedi, j’avais cours le matin, je l’ai donc rejoint le midi, en plein centre-ville. J’étais nerveuse à l’idée de le revoir. Il m’attendait place de la cathédrale. Je suis arrivée après lui, je l’ai aperçu de loin, il surveillait de tous les côtés. Lorsqu’il m’a vue, il s’est avancé vers moi :

— Salut ! Comment vas-tu ? me demanda-t-il.

— Très bien, et toi ?

— Ça va beaucoup mieux, maintenant que tu es là…

— Tu attends depuis longtemps ?

— Non, juste cinq minutes, mais ce n’est pas facile de se garer par ici.

— Non, surtout quand on ne connaît pas.

— Bah oui !

— Tu as faim ? On va manger ?

— Oui, tu as envie de quoi ?

— On peut aller au Flunch, c’est tout près d’ici.

— Alors, allons-y !

Nous nous sommes installés dans un coin tranquille de la cafétéria pour pouvoir discuter à l’abri des oreilles indiscrètes. Marc laissa sa main posée sur la table, près de la mienne sans oser la toucher. Je pense qu’il attendait que je réagisse et que je fasse le premier pas, mais je n’y arrivais pas.

Je l’ai emmené à la Fnac après le déjeuner, nous y sommes restés un long moment. Puis, je lui ai fait visiter la rive gauche. Au bout d’un certain temps, il me demanda :

— Tu ne connaîtrais pas un endroit tranquille ?

— En ville, ce n’est pas facile… mais je peux t’emmener sur l’île Lacroix, ce n’est pas très loin.

— Oui, c’est pas mal au bord de l’eau, et en plus on peut s’asseoir sur un banc.

 

Je savais qu’il n’avait pas fait ce voyage pour me regarder dans le blanc des yeux, mais cela me rendait nerveuse. Assis sur un banc, face à la Seine, nous regardions les péniches passer. Mon estomac se crispait, je n’étais plus moi-même, ce que je faisais ne semblait pas être naturel, cela ne me ressemblait pas. Nos silences alourdissaient l’ambiance. Moi qui appréciais les moments de silence en pleine nature, laissant la place à la rêverie, ce jour-là ils me terrifiaient. Marc sentait mon stress, il meublait les temps morts avec des jeux de mots. Il bougeait sans arrêt, se rapprochait de moi, passa son bras gauche derrière moi. Je ne sais pas où j’ai trouvé le courage de prendre sa main qui était sur mon épaule. Je ne pouvais plus le regarder dans les yeux, je ne pouvais plus parler non plus, j’étais très mal à l’aise. Je pris sur moi pour oser le regarder en face. Il se rapprocha encore, caressa ma nuque puis m’embrassa en me serrant très fort dans ses bras. Je n’avais pas embrassé un homme depuis un an, le souvenir de Fabrice restait douloureux.

 

Nous retournâmes en centre-ville pour prendre un verre en terrasse. Nous parlions de cinéma, Marc était passionné. Il connaissait tout par cœur, les acteurs, les metteurs en scène, les réalisateurs. Le temps passait trop vite. Nous sommes allés jusqu’à l’hôtel de ville, profiter du beau temps jusqu’au bout en écoutant les jets d’eau sur la place. Marc n’avait plus envie de rentrer à Paris, mais il n’avait pourtant pas le choix. Je me suis détendue au fur et à mesure de la journée. Du coup, il m’a raccompagnée chez mes parents en voiture. Ils étaient surpris de le voir, car je ne les avais pas prévenus que je passerais la journée avec lui. Je proposai à Marc de rester dîner avec nous. La soirée s’est bien déroulée, mes parents l’avaient bien accueilli, il faisait partie de la famille. Ma mère était transformée, elle était détendue, souriante, heureuse… pas du tout comme d’habitude en fait. Elle s’est fait un plaisir de l’escorter sur la bonne route pour ne pas qu’il se perde au retour. À croire qu’un homme dans ma vie rendait ma mère plus heureuse que moi !

 

Quatre jours après, Marc m’envoya une lettre. Ses phrases m’allaient droit au cœur, il était très romantique et émouvant. Mes larmes ont fini par couler au fur et à mesure que je lisais sa lettre. Elle était belle, mais je ne me sentais pas capable de lui répondre sur le même registre. Nous n’étions pas dans le même état d’esprit, il était amoureux, pas moi... Je sentais un immense décalage dans nos sentiments. Tout ce qu’il ressentait pour moi, je l’ai moi-même vécu, je l’ai éprouvé pour une seule personne, c’était Audrey. Je n’avais jamais aimé quelqu’un d’autre plus qu’elle. C’était avec elle que j’avais découvert les beautés de l’amour, mais aussi les cruautés. Il m’avait écrit des phrases que j’avais écrites à Audrey. Je comprenais alors, à quel point il était déjà attaché à moi, j’appréhendais l’avenir. J’avais peur de ne pas pouvoir l’aimer autant qu’il m’aimait. Je ne voulais pas le rendre malheureux, je ne voulais pas lui mentir. Les sentiments ne se contrôlent pas. Jamais je ne pourrai l’aimer comme il m’aimait.

J’ai réfléchi durant une semaine avant de me décider à lui répondre. Je lui ai expliqué que je me sentais gênée face à son amour qui grandissait alors que moi-même, je ne pouvais rien lui promettre, car je me trouvais en décalage par rapport à ce qu’il ressentait. Je ne me voyais pas aller plus loin dans notre relation, je ne pouvais pas lui cacher la vérité. Mes espoirs n’étaient pas aussi forts que les siens, je n’avais pas le droit de le laisser se projeter seul dans notre aventure.

 

J’ai envoyé ma lettre en espérant qu’il me comprendrait et qu’il ne prendrait pas mal tout ce que je lui avais écrit avec sincérité.

Deux jours après, j’ai reçu une réponse à mon courrier. Il disait qu’il ne fallait pas que je m’inquiète, qu’il serait patient et me laisserait tout le temps dont j’aurai besoin pour m’adapter à notre couple.

Le lendemain soir, comme par hasard, j’ai rencontré Audrey dans le bus qui me ramenait chez moi après ma journée de cours. Lorsque je suis montée dans le bus, mes yeux se sont posés directement sur elle. Elle m’invita à venir m’asseoir à côté d’elle. Je me suis assise en face. Nous nous racontions les dernières nouvelles, elle me souriait timidement. Elle ne me lâchait pas du regard, je sentais mes joues chauffer. Je regardais parla vitre pour éviter la gêne occasionnée par ce feu que je voyais dans ses yeux. Ce regard ne me trompait jamais avant que notre histoire tourne au vinaigre… Que voulait-il dire maintenant ?

— Au fait, me dit-elle, je donnerai une lettre à ta sœur jeudi prochain pour toi…

— Ah bon ? Tu prends le bus vendredi ?

— Oui...

Elle me fixait toujours de la même façon, je ne pouvais plus soutenir son regard.

J’ai failli rater mon arrêt de bus en arrivant devant chez moi. J’étais perturbée, Audrey ravivait cette petite flamme enfouie au fond de mon cœur à chaque fois qu’on se rencontrait au hasard des bus. Quand elle était près de moi, plus rien d’autre n’existait, pas même le temps... Jamais je n’ai senti mon coeur à la fois autant vivant que détruit.

AËL

 

 

Publié dans Coming Out

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