Mon institutrice de CM1

Publié le par Aël

Mon institutrice de CM1

Je n’ai pas beaucoup de souvenirs sur mes années passées à l’école, mais, j’en ai quelques-uns à partir de l’école primaire. Une institutrice a particulièrement marqué ma vie. Elle s’appelait Christine, elle enseignait en cours moyen première année. J’avais neuf ans lorsque je suis arrivée dans son cours. C’était une femme qui n’était pas autoritaire, elle était douce, autant dans sa voix que dans son regard et ses gestes. Elle dégageait quelque chose qui m’attirait énormément, un puissant magnétisme. Elle avait les cheveux châtains, de beaux yeux verts et un sourire rayonnant que je n’ai jamais oublié !

 

Elle était jeune, à peine la trentaine. Quand elle nous donnait des exercices à faire en classe, elle profitait du fait que nous étions occupés pour corriger nos cahiers. Il m’arrivait souvent de lever la tête de mon cahier et de l’observer. Parfois, elle sentait mon regard posé sur elle alors elle levait les yeux à son tour vers moi, puis elle me souriait. Je ne comprenais pas pourquoi cette femme m’attirait autant, j’avais envie d’être avec elle sans arrêt, je trouvais n’importe quoi pour qu’elle s’intéresse à moi malgré ma timidité. Elle m’obligeait à sortir de moi-même.

Un jour je suis tombée malade, une angine, je crois, j’ai dû rester chez moi pendant une semaine. C’était terrible de ne pas la voir pendant une semaine. Elle avait abordé le chapitre de la division avec les autres élèves, j’avais peur de ne pas pouvoir rattraper le temps perdu. Quand je suis rentrée, elle m’a donné un cours particulier pendant que les autres s’entraînaient sur des exercices. Alors là, j’étais aux anges, j’ai tout compris tout de suite !

 

En cours d’année, elle nous a annoncé qu’elle attendait un bébé. Elle a été arrêtée plusieurs fois, sa grossesse ne se passait pas très bien, j’ai vécu chaque absence comme un déchirement. Nous avions un remplaçant qui était très gentil, mais Christine me manquait énormément. J’avais perdu le plaisir d’aller à l’école. Elle revenait de temps en temps, puis elle nous a annoncé qu’elle partirait en congé maternité et que nous ne la reverrions pas le restant de l’année.

 

Cette nouvelle était inacceptable pour moi, je n’ai pas supporté l’idée de ne plus la voir. Alors je me suis jetée à l’eau sans savoir comment elle réagirait, je lui ai demandé son adresse pour aller la voir quand elle aurait accouché, pour pouvoir lui écrire par la suite. À mon grand étonnement, elle a accepté de me donner ses coordonnées et de me laisser entrer dans sa vie privée. J’étais curieuse de savoir comment elle vivait, où elle vivait. Elle habitait dans un appartement en centre-ville de Rouen. Ma mère m’ a emmenée voir Christine avant l’arrivée du bébé. J’ai tenu à lui acheter des fleurs, j’avais tout le temps envie de lui faire des cadeaux, mais je me retenais par peur de ce qu’elle allait penser. Lors de notre visite, Christine nous annonça qu’elle allait déménager, car son appartement allait devenir trop petit. Elle allait habiter dans une maison, à la campagne et devrait changer d’école. Ma déception fut immense. La tristesse m’a envahie. Je lui ai demandé ses nouvelles coordonnées et elle me rassura de suite en me disant que je pourrai aller la voir quand je le souhaiterai. Elle devait déménager deux mois après.

 

Je suis allée la voir dans sa maison de campagne, c’était vraiment à la campagne ! Je n’y suis allée qu’une seule fois. Ensuite, je suis rentrée en sixième et nous ne nous sommes plus revues. Christine a eu une petite fille qui a eu beaucoup de problèmes de santé. Elle n’était plus disponible.

Cette femme a fait battre mon cœur sans que je sache ce qui se passait réellement en moi. J’ai continué à lui écrire malgré tout… jusqu’à ce que je me lasse de ne pas pouvoir aller la voir autant que je l’aurai voulu. Elle m’a fait découvrir le plaisir d’écrire et la motivation de continuer à le faire pour libérer mes souffrances. Elle a éveillé en moi un manque affectif énorme dont je n’avais pas conscience.

 

Durant toute ma scolarité à l’école primaire je me suis sentie différente des autres. Je n’arrivais pas à m’intégrer aux groupes, je préférais avoir un seul ou une seule amie. Les jeux des autres ne m’intéressaient pas, je passais mon temps à les observer dans la cour de récréation. Je ne savais jamais quoi dire, quoi faire, j’étais enfermée dans ma bulle, je n’arrivais pas à en sortir. Sur tous mes carnets scolaires, les enseignants marquaient en observation tous les trimestres : trop émotive, trop effacée, trop discrète, ne participe pas assez en classe, trop réservée... trop, trop, trop... j’étais toujours "trop" quelque chose et cela renforçait à la fois ma sensation d’être différente des autres et le fait que je n’étais pas forcément acceptée telle que j’étais. J’ai essayé d’être comme les autres pour ne pas me faire rejeter, pour paraître normale et ne plus avoir ces remarques des professeurs qui me blessaient beaucoup. Malgré mes intentions et ma volonté, je ne pouvais pas changer. J’avais l’impression d’être une mauvaise petite fille... je n’étais pas digne d’être aimée. Je travaillais doublement pour apprendre mes leçons, mais dès qu’on m’interrogeait en classe, je perdais mes moyens, ma mémoire me faisait défaut et l’envie de pleurer était ma seule réponse face au professeur. C’était un cercle vicieux, car j’étais totalement impuissante, ce sentiment de rejet n’a fait qu’amplifier mon besoin de rester dans ma bulle pour me protéger des agressions extérieures. Les mots peuvent devenir de véritables agressions, des traumatismes verbaux, ceux de mes enseignants me sont restés collés à la peau depuis 40 ans. J’ai grandi avec la croyance que je n’étais pas "normale" parce que "trop" ceci, "trop" cela, etc.. Je prenais tout ce qu’on me disait de plein fouet, je n’avais aucun recul.

AËL

Publié dans Coming Out

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