Mes parents ont divorcé en 1975

Publié le par Aël

Mes parents ont divorcé en 1975

Mes parents ont divorcé en 1975, je n’avais alors que cinq ans. Ma petite sœur avait un an et demi. Mon père était un homme alcoolique, violent et fainéant. Il n’arrivait pas à aller travailler, il mentait à ma mère et traînait dans les bars. Au bout d’un moment, ma mère ne voyant plus les bulletins de salaire arriver, elle a commencé à ouvrir les yeux.  Elle a fini par téléphoner à l’entreprise où il était censé travailler, on lui a répondu que Monsieur ne faisait plus partie de l’entreprise. Il avait été licencié pour absentéisme répété.

Ma mère demanda des explications à mon père, il trouvait toujours des excuses invraisemblables. Les discussions se terminaient fréquemment en scène de ménage, avec des cris, des pleurs et parfois, des rapports de force assez violents. Quand ils en arrivaient là, j’étais tellement pétrifiée que je prenais ma petite sœur qui marchait à peine et nous nous réfugions dans notre chambre. Je n’osais plus bouger, ni même respirer, en attendant que l’orage passe. J’avais une peur bleue de mon père, il ne pouvait pas s’approcher de moi, j’étais horrifiée par son comportement envers ma mère. Il la rendait malheureuse, c’était insoutenable pour moi.

Je ne me sentais pas vraiment une enfant, mes copines d’école n’avaient pas ce problème-là à la maison, je ne me sentais pas comme tout le monde. Par peur d’être rejetée, je ne parlais à personne de ce qui se passait à la maison. À cinq ans, j’endossais les problèmes des adultes, ceux de mes parents. À cet âge , je n’avais pas fait le rapprochement entre l’alcoolisme et la violence. Pour moi, mon père était un monstre et je pensais que c’était naturel, qu’il était né comme ça.

Puis, un jour, après une scène plus violente que les autres, la sonnette de la porte d’entrée a retenti.  Ma mère en pleurs est allée ouvrir. C’était une de ses collègues infirmières qui venait faire une piqûre à ma sœur qui était malade. Je m’étais réfugiée sous la table de la salle à manger, tétanisée, je n’osais plus sortir de ma cachette. Ma mère ne pouvait plus rien cacher. Sa collègue est entrée sans dire un mot, le visage interloqué. Elle a compris qu’il se passait quelque chose de grave quand elle m’a aperçue sous la table au milieu des chaises, en état de choc. J’ai vu une main se tendre vers moi,  je ne voyais pas le visage. J’ai reculé pour ne pas qu’elle me touche puis j’ai entendu une voix douce :
- Viens ma chérie, n’aie pas peur... attrape ma main... viens avec moi...
J’ai pris la main de cette femme que je connaissais un peu et je suis sortie de ma cachette tout doucement, le cœur battant, les jambes tremblantes.
- Bonjour mademoiselle, me dit-elle en me serrant dans ses bras.
Mon père était sorti et ma mère séchait ses larmes dans sa chambre.
- Où est ta petite sœur ? me demande l’infirmière, dans sa chambre ?

Je ne savais pas où était ma petite sœur, la question m’angoissait, que lui était-il arrivé ? Avait-elle pu se cacher comme moi ? Mon père était-il parti avec elle ?
Puis j’ai vu ma mère arriver avec ma sœur dans ses bras. Elle devait être dans sa chambre, probablement dans son lit, je ne savais pas. Tout est allé si vite... les cris, les coups, les pleurs... je suis allée me cacher en oubliant ma petite sœur. Tout résonnait dans ma tête, j’étais étourdie.

Cette infirmière nous a probablement évité le pire ce jour-là. Quelques jours après, ma mère a pris la décision de partir et de se réfugier chez ses parents. Elle s’était mariée contre leur gré, il a fallu qu'elle trouve le courage de leur annoncer son divorce.
Dans les années soixante-dix, le divorce n’était pas une chose courante et pas forcément bien vue. Ma mère n’avait pas le choix, il fallait qu’elle sauve sa peau et celle de ses filles. Encore une chance qu’elle travaillait ! Elle était infirmière en psychiatrie. Ses horaires n’étaient pas idéaux pour pouvoir élever seule ses enfants, elle faisait les quarts, elle travaillait une semaine du matin, une semaine d’après-midi et une semaine de nuit. Elle avait donc besoin de ses parents et surtout de ma grand-mère, pour s’occuper de ma sœur et moi.

Ils habitaient à un kilomètre de chez nous, dans une maison de ville. Ils nous ont hébergés pendant trois mois, le temps que ma mère fasse sa demande de divorce et qu’elle trouve un autre logement. Je me souviens qu’un jour j’étais dans la cour chez mes grands-parents, puis la voisine qui était dehors en train d’étendre son linge  s’est approchée de moi et me dit :
- Bonjour, comment vas-tu ? Tu es en vacances chez ta mamie ?
- Non, je ne suis pas en vacances, je suis chez mamie parce que papa tape sur maman, répondis-je tout naturellement.
- Ah… Ce n’est pas gentil ça… dit-elle embarrassée par ma réponse.
La conversation s’est arrêtée là. Quand la vérité sort de la bouche des enfants, elle ne prend pas quatre chemins, les choses sont claires et nettes. Les adultes ont l’habitude de broder, de mettre du papier d’emballage autour de leurs paroles, pas les enfants. Un chat est un chat et un monstre est un monstre.

Ma mère a donc pris sa vie en main. Mon père s’est opposé au divorce comme de bien entendu, mais la justice ne lui a pas laissé le choix et il a tout perdu puisqu’il n’avait même pas le droit de visite de ses enfants. Il était dans l’obligation de payer une pension dès qu’il aurait retrouvé du travail, mais ma mère n’en a jamais vu la couleur. Il a été condamné à faire de la prison pour non-paiement de pension alimentaire, pas longtemps, trop peu de temps par rapport à ce qu’il méritait.

Mes grands-parents paternels avaient un droit de visite mensuel, au domicile de ma mère et en présence de celle-ci. Au départ, ma mère s’est rendu compte qu’ils allaient raconter notre vie à mon père puisqu’il avait retrouvé notre adresse. Il était venu chez nous, il avait frappé à la porte, ma mère lui a ouvert, il avait un bouquet de fleurs à la main ! Elle a pris le bouquet et lui a balancé à travers la figure en lui disant de ne plus jamais revenir sinon elle porterait plainte. Elle a voulu refermer la porte, mais subitement, j’ai vu le pied de mon père s’interposer dans l’entre bâillements de la porte pour l’en empêcher. Mon cœur s’est mis à tambouriner dans ma poitrine, j’étais affolée. Ma mère criait pour ameuter les voisins.

Depuis ce jour-là , mes grands-parents ont failli perdre leur droit de visite. Mon père avait interdiction par la justice, de nous approcher.
Il a fini par comprendre qu’il n’arriverait pas à retourner avec ma mère. Sans elle, il était perdu, c’est elle qui travaillait pour lui, qui le nourrissait, le logeait, le blanchissait.
J’ai su plus tard qu’il vivait de foyer en foyer, traînait parfois avec les clochards à Rouen, mais il n’a jamais rien fait de sa vie. Il a fini par repartir en Bretagne, vivre près de chez ses parents. Il est décédé le 20 juin 2002 à l’hôpital de Rennes.
J’ai passé mon enfance avec ma sœur, ma mère et ma grand-mère. Je vivais le plus souvent chez mes grands-parents, car ma mère n’était pas très disponible avec ses horaires décalés. J’ai grandi avec deux de mes oncles qui n’étaient pas encore mariés. Mon grand-père était cheminot, il conduisait les trains, cela m’a toujours fascinée. Il partait en déplacement plusieurs jours de suite, ma grand-mère a élevé ses enfants pratiquement toute seule. Au total, elle en a éduqué sept avec ma sœur et moi.

Elle m’emmenait à l’école en vélo, à trois ou quatre kilomètres de chez elle. Quand elle devait aller faire des courses plus tard dans la matinée, elle repassait devant l’école en vélo, et si c’était l’heure de la récréation, elle s’arrêtait pour me dire bonjour au travers du grillage. Cela me rassurait et en même temps, cela me donnait le cafard. J’étais une élève solitaire, j’avais du mal à m’intégrer aux autres, je n’aimais pas l’école, je ne m’y sentais pas en sécurité. J’avais la hantise que mon père vienne me chercher ou plutôt, m’enlever, et j’avais peur qu’il arrive quelque chose à ma mère pendant mon absence. J’angoissais d’être séparée de ma mère et de ma sœur. En écrivant ces lignes, je m’aperçois qu’aujourd’hui je reproduis ce même comportement dans ma vie affective. Je ne supporte pas d’être séparée des gens que j’aime, j’ai peur de les perdre. Ce traumatisme m’a amenée à aimer excessivement, et je ne me sens jamais en sécurité dans ma vie amoureuse. J’ai peur d’aimer, car j’aime à l’extrême, et j’ai peur de souffrir, car je ne me sens pas assez aimée. Notre passé influence notre présent, il faut savoir analyser les situations pour pouvoir prendre du recul par rapport aux événements.
À l’école, je ne parlais pas de mon père. Quand on me posait des questions, je ne disais jamais la vérité. Je m’inventais un père policier, pompier, un père sécurisant, digne d’être aimé par sa fille. Plus tard, quand j’ai commencé à réaliser que ce n’était pas bien de mentir, je disais que j’étais divorcée de mon père, comme ma mère. Je ne l’aimais plus donc moi aussi, j’étais divorcée !

Ma seule référence masculine dans la famille, c’était quand même, mon grand-père. Il était souvent absent, en déplacement et il était très autoritaire. Il nous aimait beaucoup, sans exprimer ses sentiments, car cela ne se faisait pas quand on était un homme. Traumatisée par mon père, je tremblais dès que mon grand-père haussait le ton pour se faire obéir. C’est peut-être ce qui m’empêchait d’aller vers lui, son autorité me dérangeait. Contrairement à moi, ma sœur allait plus facilement vers lui pour se faire câliner. Il ne la repoussait jamais si elle venait, mais ce n’était pas lui qui prenait l’initiative d’aller vers elle, ce n’était pas naturel chez lui,  il n’a pas eu l’habitude de ces contacts affectifs.

AËL

Publié dans Coming Out

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Evy 25/04/2017 20:42

Bonsoir et bienvenue dans la communauté " le jardin virtuel " je me suis inscrite pour vous suivre et met un lien sur mon blog pour vous présenter c'est un beau blog et beau écrit bonne soirée au plaisir Evy

Aël 26/04/2017 08:48

Merci pour votre accueil et vos encouragements ! Belle journée à vous.