Premier Amour...

Publié le par Aël

Premier Amour...
Le début de l’été était déjà là lorsque j’ai remarqué que de nouveaux voisins étaient installés dans le lotissement, deux maisons plus loin. J’apercevais un jeune homme blond qui travaillait avec son père, dans leur jardin. Il avait l’air de s’ennuyer autant que moi. De temps en temps, il me regardait de loin et me souriait. De mon jardin, je pouvais le voir facilement. Un jour, je suis allée le rejoindre pour engager la conversation et essayer de me faire un ami. Il était assis sur le bord du trottoir devant chez lui, je me suis assise en face de lui.
- Salut ! dit-il en souriant.
- Salut !… Tu as l’air de t’ennuyer depuis tout à l’heure...
- C’est vrai, je m’emmerde ... c’est toi qui habites là ?
- Oui, depuis trois mois seulement.
- Je suis arrivé au début des vacances et je m’ennuie à mourir dans ce bled paumé ! continua-t-il.
- Moi c’est pareil, c’est l’horreur, je déteste la campagne !
- Tu habitais où avant ?
- À Saint-Etienne et toi ?
- À Rouen, plus exactement, sur les Hauts de Rouen.
- Ah ! En effet, ce n’est pas vraiment la même ambiance.
 
Nous avons discuté un long moment. Il s’appelait Lorenzo, il avait 15 ans, il avait une sœur de treize ans, un frère de dix-huit ans, une autre sœur beaucoup plus jeune, et une demi-sœur, car son père s’était remarié . Il ne s’entendait pas avec sa belle-mère qui avait mis son frère dehors. Sa mère vivait à Marseille, mais il ne l’a jamais revue. Nous avons sympathisé pendant tout le mois de juillet et ensuite, il est parti, comme tous les ans, en camp d’ado dans le Limousin. Sa sœur Séléna est rentrée de Tunisie, ainsi, j’ai pu faire sa connaissance. Au bout d’une semaine, Lorenzo me manquait déjà.
Il est revenu à la fin du mois d’août et jusqu’à la rentrée des classes, nous ne nous sommes plus quittés. Séléna entrait en sixième et moi en quatrième dans le même collège.
 
La rentrée a été difficile, le collège ne me plaisait pas, je le trouvais petit, gris, et moche. Il était situé sur les hauteurs de la ville. De la cour, nous avions une vue panoramique sur la ville de Rouen. Je restais souvent plantée le long de la haie, le regard vers l’horizon, je pensais à mes amis qui avaient dû eux aussi, reprendre les cours. Ils me manquaient, je n’arrêtais pas de penser à eux.
Au fil des semaines, j’ai commencé à faire connaissance avec quelques élèves de ma classe et Audrey, qui habitait dans mon village, mais elle était en classe de cinquième. Je passais mon temps avec elle pendant les récréations.
Elle est devenue mon amie, nous étions inséparables, aussi bien au collège qu’en dehors. Je lui ai présenté Lorenzo peu de temps après.
Je passais presque toutes mes soirées avec Lorenzo et sa sœur, tous les mercredis et les week-ends. Nos parents respectifs ont fini par se rencontrer et se connaître. Nous nous invitions mutuellement les mercredis midi pendant que les parents étaient partis travailler. Lorenzo est devenu le grand frère que je n’avais jamais eu. Je me sentais bien avec lui, c’était un garçon calme, attentionné, protecteur. Nous avons développé une certaine complicité.
 
Mes résultats scolaires étaient catastrophiques par rapport aux années précédentes, je n’avais jamais eu d’aussi mauvaises notes de toute ma scolarité.
Je redoublais ma quatrième et comme Audrey avait réussi sa cinquième, nous nous sommes retrouvées dans la même classe. Notre amitié avait pris une ampleur telle qu’elle créait des jalousies et des tensions dans notre cercle amical.
 
Pendant cette deuxième année de quatrième, j’ai commencé à me poser des questions, car je sentais bien que mon amitié vis-à-vis d’Audrey n’était pas ordinaire. Elle était trop exclusive. Quelque chose m’attirait chez elle, mais je ne savais pas définir ce que cela pouvait être.
Petit à petit, je remarquais le trouble qu’Audrey provoquait en moi. Je n’arrivais plus à la fixer dans les yeux sans être gênée, je ne pouvais plus frôler sa main sans rougir, je ne pouvais plus penser à elle sans que mon cœur se mette à battre très fort. Je ne comprenais pas ce qui se passait en moi, ou du moins, je ne voulais pas comprendre.
 
Au fur et à mesure que le temps passait, je découvrais que l’amitié que j’éprouvais pour mon amie était une amitié particulière, une amitié amoureuse. Je n’osais pas lui en parler, d’ailleurs, je n’en parlai à personne. J’avais peur de sa réaction, je ne voulais surtout pas la perdre.
Après les cours, j’allais régulièrement la rejoindre chez elle, elle habitait environ, à deux ou trois kilomètres de chez moi . J’y allais en vélo. Nous passions des heures devant chez elle, assises sur le talus, à discuter alors que nous nous étions vues toute la journée. Mes parents n’appréciaient pas que je rentre une heure en retard pour dîner, mais je ne les écoutais pas, je voulais passer un maximum de temps avec Audrey et rien ne m’arrêtait, pas même leurs remontrances. Je ne restais pas beaucoup chez moi, mais cela me convenait bien, car je ne pouvais pas m’entendre avec mon beau-père. Je ne supportais pas ses remarques et ses réflexions, encore moins son autorité. Je me sentais tellement bien avec Audrey…
J’étais amoureuse, c’était évident, mais comment lui dire ? Elle se posait des questions, je n’arrivais pas à lui parler de mes sentiments, j’étais terrorisée par ce que je ressentais. Puis, un jour, je me suis décidée. Je lui ai écrit que j’étais très attirée par elle et que j’éprouvais des sentiments particuliers à son égard, n’ayant pas vraiment de rapport avec l’amitié.
 
Après avoir lu cette lettre, elle a essayé de me raisonner me disant que ce n’était pas parce que deux amies s’aimaient beaucoup qu’il fallait outrepasser les limites de l’amitié. J’étais tout à fait d’accord avec elle, mais mon cœur, lui, il ne voulait pas comprendre. J’ai tenté d’oublier ce que je ressentais au fond de moi, en vain.
Tous les matins, je rejoignais Audrey à son arrêt de bus, ou alors, c’est elle qui venait jusqu’au mien. Quand nous nous embrassions, nos lèvres se frôlaient, quand nos mains se heurtaient, je gardais la sienne dans la mienne.
Alors que mon cœur s’enflammait de plus en plus pour mon amie, les garçons essayaient d’attirer mon attention sur eux. Je flirtais avec les garçons, sans grande conviction, pour faire comme les copines, pour contrecarrer les soupçons qui commençaient à peser sur ma relation avec Audrey, pour me persuader moi-même que j’étais « normale » peut-être… En réalité, je n’avais aucune attirance pour les garçons.
Un jour, pendant un cours de physique, assises au fond de la classe l’une à côté de l’autre, nous étions en train de copier le cours, et entre deux lignes, nous nous regardions. Je sentais Audrey me regarder avec insistance et beaucoup de tendresse dans ses yeux. Pour une fois, nous ne parlions pas, seuls nos yeux communiquaient. Je sentais la chaleur m’envahir. J’écrivais de la main droite, puis, d’un seul coup, j’ai laissé glisser ma main gauche sur la cuisse d’Audrey. Mon cœur s’est mis à tambouriner comme s’il allait sortir de ma poitrine. J’ai osé tourner la tête vers elle pour voir sa réaction, elle me regardait, les joues rougies, les yeux brillants, j’ai senti sa main chaude venir se poser sur la mienne. Elle serra ma main dans la sienne très fort. J’ai laissé s’échapper tout doucement un soupir de soulagement. Je me sentais comme dans une bulle, un cocon, protégée du monde extérieur jusqu’à ce que je réalise que nous étions en classe et qu’on pouvait nous surprendre, mais les tables de physique étaient assez hautes, personne ne pouvait nous voir.
 
Le matin, je partais de plus en plus tôt pour voir Audrey le plus vite possible. Le soir, je rentrai en retard et mon beau-père s’énervait contre moi. Un jour, il a piqué une crise :
- Si tu rentres encore une fois en retard, je t’enchaîne ton vélo ! cria-t-il.
- Tu crois que sans mon vélo je vais rentrer à l’heure ? répondis-je sur le même ton que lui.
- Tu auras intérêt sinon je peux aussi supprimer ton argent de poche !
- C’est tout ? Je n’aime pas le chantage ! Je rentrerai quand j’en aurai envie !
- Je ne te conseille pas d’essayer ! hurla-t-il.
Je suis partie dans ma chambre et j’ai fondu en larmes, je n’avais jamais autant pleuré. Je détestais cet homme. Dans l’élan de ma colère, j’ai pris mon courage à deux mains pour écrire à mes grands-parents paternels. Je leur ai tout simplement expliqué que je ne m’entendais pas avec mon beau-père et que je désirais revoir mon père. Je voulais avoir son adresse.
Le lendemain matin, je suis partie de chez moi encore plus tôt que d’habitude. Je suis allée rejoindre Audrey jusqu’à son arrêt de bus. Le froid était glacial et il faisait encore nuit dans la campagne non éclairée. Audrey n’était pas encore arrivée, alors j’ai commencé à marcher doucement en direction de sa maison. Nous nous sommes retrouvées à mi-chemin, elle se demandait ce que je faisais dehors si tôt. Nous nous sommes approchées l’une de l’autre pour nous dire bonjour et nous embrasser. Je cherchais son regard dans la pénombre, je m’apprêtais à lui faire la bise lorsque, à ma grande stupéfaction, je rencontrai ses lèvres… Mon envie était plus forte que tout, elle ne m’a pas repoussée et pourtant, je pensais que j’allais me prendre une claque. Sur le moment, je n’ai pas trop réalisé ce qui venait de se passer, mais après, je me suis demandé pourquoi elle ne m’avait rien dit. Nous sommes allées à l’arrêt du car puis, nous avons discuté durant le trajet jusqu’au collège, comme d’habitude. Je lui ai raconté ce qui s’était passé chez moi la veille avec mon beau-père.
 
J’avais posté la lettre pour mes grands-parents. Ils devaient me renvoyer du courrier de façon à ce que je le reçoive le mercredi matin, car je pouvais intercepter les lettres ce jour-là seulement. Je pensais à mon père, je me posais beaucoup de questions à son sujet : avait-il changé ? Où vivait-il ? Avais-je une belle-mère ? Des frères et sœurs ? Quel métier exerçait-il ? Les questions se bousculaient dans ma tête.
Le soir même, je suis allée me coucher sans dîner, avant que mon beau-père rentre. De nouveau, le lendemain matin, je suis allée rejoindre mon amie de bonne heure, pour le plaisir de pouvoir l’embrasser, dans le noir, dans la nuit, le seul moment de la journée où nous étions seules et libres de faire ce que nous voulions. J’aimais Audrey et je savais qu’il ne s’agissait pas d’une amitié. J’étais sûre de moi.
 
Ce jour-là, j’étais bien obligée de voir mon beau-père puisque c’était un samedi et qu’il fallait que je rentre le midi. Je suis rentrée du collège puis, arrivée devant chez moi, je l’ai aperçu de loin qui bricolait dans la descente de garage. Je m’attendais à me prendre un savon. Je suis passée à côté de lui, il n’a pas dit un seul mot. Je suis allée m’enfermer dans ma chambre. Ma mère nous a appelés pour que l’on vienne déjeuner. Au début du repas, le silence pesant régnait. Puis, Guillaume s’est décidé à parler :
- Tu es partie à quelle heure ce matin ? me demanda-t-il.
- À sept heures un quart.
- Tu étais où ?
- À l’arrêt de bus.
- Tu me prends pour un con ? Je suis allée à l’arrêt de bus et tu n’y étais pas ! se mit-il à hurler.
- Je n’étais pas à la mairie, j’étais à l’arrêt du Bois Tison.
- Qu’est-ce que tu es allée faire là-bas ?
- Je voulais prendre le bus avec Audrey.
- À partir de maintenant, si tu repars si tôt, je te préviens, tu t’en souviendras !
Je n’ai pas répondu je le détestais de plus en plus. Pendant plusieurs semaines, nous ne nous sommes plus parlé. Il critiquait tout ce que je faisais, tout ce que je disais, il m’envoyait sans cesse des réflexions désagréables. Quand je lui répondais, le ton montait vite et cela se terminait en dispute. Ma mère venait s’interposer pour nous demander d’arrêter nos querelles. Je pensais de plus en plus à mon père, j’avais envie de partir, de quitter la maison pour de bon.
 
Le mercredi suivant, je recevais une lettre de mes grands-parents paternels. Ils ne m’ont pas envoyé l’adresse de mon père sous prétexte que dans son quartier, les boîtes aux lettres étaient délabrées. Ils s’imaginaient que je n’allais pas comprendre qu’ils n’avaient pas le droit de me donner son adresse. J’avais donc la possibilité de lui écrire chez sa sœur, qui était aussi ma marraine, elle lui transmettrait mon courrier. De même, il donnerait sa réponse à sa sœur qui me l’enverrait. C’était toute une organisation, car mon père n’avait pas le droit d’avoir de contact avec ses enfants. Ma mère ne devait pas s’apercevoir que je correspondais avec lui sinon, il aurait des ennuis. Mes grands-parents m’ont expliqué qu’il fallait que je sois patiente pour revoir mon père, je devais attendre d’avoir dix-huit ans. C’était la loi et non le désir de mon père.
 
J’ai eu beaucoup de mal à écrire ma première lettre. Je devais m’adresser à un homme que je ne connaissais pas, qui pourtant, était mon père. Les seuls souvenirs que j’avais de lui n’étaient qu’alcoolisme et violence. Malgré tout, je désirai le revoir, peut-être dans l’espoir qu’il ait changé, mais peut-on vraiment changer ?
Le premier mot que j’ai dû écrire noir sur blanc fut : papa. C’était un son que je ne prononçais plus depuis l’âge de cinq ans, j’en avais 14. Je lui ai parlé de ma sœur et moi, mais je n’ai rien dit sur ma mère et mon beau-père.
Je n’ai pas attendu plus de deux semaines pour recevoir de ses nouvelles. Il m’a envoyé une lettre avec un timbre pour que je puisse lui répondre. Petit à petit naissait une nouvelle image de lui. Il semblait avoir changé, il avait l’air gentil à travers cette lettre. Les souvenirs que j’avais ne correspondaient plus à la réalité tout à coup. Le temps peut-il vraiment changer les choses ? Peut-on tirer un trait sur le passé comme il le disait si bien ? Je ne savais plus quoi penser, mais j’étais tellement mal chez moi que j’avais mis mon père sur un piédestal.
 
En mai, mon père m’a envoyé une carte d’anniversaire qui m’a énormément touchée, car il n’avait pas raté la date. Il devait m’écrire une longue lettre, mais je ne l’ai jamais reçu, car mes parents ont changé leur boîte aux lettres et je ne pouvais plus intercepter le courrier comme je le voulais. Notre correspondance devenant trop risquée, nous avons dû l’interrompre.
À la fin du mois de mai, j’ai rencontré Rashid. Tous les week-ends, il venait travailler chez mes voisins. Je l’avais remarqué, mais nous ne nous étions jamais parlé. Un soir, j’ai reçu un coup de téléphone de sa part :
- Allô, Mary ?
- Oui, répondis-je sur un ton interrogateur.
- Bonjour, c’est Rashid, tu te souviens de moi ?
- Depuis hier soir, je n’ai pas eu le temps de t’oublier !
Il m’avait déjà appelée la veille, mais il était ivre à l’autre bout du fil. Il était avec des copains dans un bar et je les entendais derrière lui qui riaient. J’avais fait vite à raccrocher, car il m’avait mise en colère.
- Tu es en colère après moi ? me demanda-t-il penaud.
- On ne se connaît pas et si tu es tous les jours comme hier soir, ce n’était pas la peine de me rappeler.
- Justement, on pourrait peut-être faire connaissance, je voulais m’excuser pour tout ce que je t’ai dit, j’avais bu, je regrette.
- Je ne sais pas quoi penser de toi...
- C’est normal, on ne se connaît pas.
- Mais au fait, pourquoi m’appelles-tu ? demandai-je enfin.
- On pourrait faire connaissance, je viens tous les week-ends chez ton voisin.
- Pourquoi pas ?
- Je suis à l’internat et je t’appelle d’une cabine, il va falloir que je raccroche alors, à vendredi ?
- D’accord, à vendredi.
Le vendredi soir, mon voisin m’a invitée à boire le café lorsque Rashid est arrivé. Nous avons ainsi pu faire connaissance.
Le week-end suivant, nous sortions déjà ensemble. Je passais beaucoup plus de temps chez mes voisins, ils étaient devenus complices de nos retrouvailles. Parfois, ils m’invitaient à manger. Je venais chez eux tous les week-ends.
AËL

Publié dans Coming Out

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