Entre Rêve et Cauchemar

Publié le par Aël

Entre Rêve et Cauchemar

La fin de l’année scolaire approchait. Je pouvais passer en troisième de justesse. Quelques jours avant les vacances d’été, Audrey et moi avions séché les cours. Mes parents travaillaient toute la journée, nous sommes retournées chez moi à la mi-journée.

En passant par le garage,  je tâtonnais pour trouver l’interrupteur, nos regards se cherchaient dans la pénombre. Je me suis approchée d’Audrey, oubliant vite Rashid, nous nous sommes embrassées et enlacées. Je sentais une attirance mutuelle s’accentuer, c’était plus fort que nous. Nous sommes allées dans ma chambre pour écouter de la musique.

Allongées sur le lit, l’une à côté de l’autre , nous nous regardions en silence. Nos yeux parlaient pour nous, nous n’avions pas besoin de rajouter de mot superflu. Je sentais le désir m’envahir, l’envie de l’embrasser, de la caresser. Audrey racontait des blagues ou me pinçait pour me faire réagir. J’adorais l’entendre rire aux éclats puis, subitement, elle s’arrêta. Nos mains se sont touchées, puis serrées l’une dans l’autre. Doucement, je me suis penchée sur elle, nos lèvres se sont effleurées, nous nous sommes embrassées laissant notre désir s’exprimer à sa guise. Audrey lâcha ma main, je posais la mienne sur sa cuisse alors que la sienne se faufila doucement sous mon tee-shirt. Au contact de sa main sur ma peau, j'ai senti une vague de chaleur envahir mon corps, les frissons me parcouraient de toute part, je n’avais jamais éprouvé de telles sensations. Je découvrais mon corps sous l’emprise du désir et du plaisir, je découvrais ses réactions. Était-ce ça l’amour ? Mon cœur tapait très fort dans mon thorax et jusque dans mes tempes. Nos corps se serraient l’un contre l’autre. J’étais tiraillée entre le désir de découvrir l’amour et ma conscience qui me disait que ce n’était pas normal d’agir ainsi entre filles. Les caresses d’Audrey, la chaleur de ses mains sur ma peau, la douceur de ses gestes n’avaient rien à voir avec la façon de faire de Rashid...

Emportées par le feu du désir, les caresses sont vite devenues intimes puis brusquement, le malaise m’a arrêté dans cet élan fougeux. J’ai attrapé la main de mon amie pour la garder dans la mienne, et au creux de l’oreille je lui ai chuchoté que je l’aimais puis je me suis retournée et j’ai fermé les yeux. Je me suis enfermée dans ma bulle, les émotions étaient trop fortes. J’avais peur de ce qui se passait, peur de mes désirs, peur d'aimer, peur de comprendre que j’étais certainement homosexuelle. Je venais de découvrir ce qu’était réellement le plaisir, dans les bras d’une fille. Je trouvais mon bonheur en aimant une fille. J’appréhendais déjà de revoir Rashid. Tout se bousculait dans ma tête, des questions sur ma sexualité, sur mon avenir affectif, sur le regard de la société, de ma famille. Ma tête explosait. J’avais gardé la main d’Audrey dans la mienne et je la serrais trop fort sans m’en rendre compte. Je ne pouvais plus parler, je ne pouvais plus la regarder, j’avais envie de pleurer et j'entendis la voix d'Audrey me ramener dans la réalité :
- Mary… Mary… qu’est-ce que tu as ? me demanda-t-elle doucement.
- Rien, ce n’est rien, je ne me sens pas très bien... on ne va pas rester là, on va faire un tour en ville.... j'étouffe... ?
- Oui, je rentrerai chez moi comme si nous étions allées en cours... mais dis-moi ce qui se passe, tu es bizarre.
- Je ne sais pas, je ne me sens pas bien, j'ai mal à la tête, je veux prendre l'air, on y va ?

Nous sommes reparties pour prendre le bus et aller faire les boutiques.  J’étais très perturbée par ce qui était arrivé entre nous. Mes désirs ne collaient pas à la moralité.
En fin d’après-midi, j’ai raccompagné Audrey chez elle en vélo. Nous avons rencontré Séléna en route, elle est venue avec nous. Nous nous sommes quittées en haut de sa rue pour ne pas que la mère d’Audrey s’aperçoive que nous n’avions pas pris le bus scolaire. Nous nous apprêtions à faire demi-tour, lorsque j’ai entendu la voix d’Audrey crier mon nom. Je me suis retournée et j’ai vu qu’elle me faisait de grands signes pour me faire comprendre qu’il fallait que je revienne vers elle. Juste derrière, je voyais sa mère qui courait dans notre direction. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait, je dis à Séléna :
- Regarde, sa mère arrive en courant !
- Bah, vas-y, Audrey t’appelle, elle doit avoir quelque chose à te dire.
- Tu m’attends ? Je reviens tout de suite, dis-je complètement paniquée.
- Oui, mais dépêche-toi !
Je rejoins Audrey qui me dit d’un air dépité :
- Ma mère veut nous parler…
- C’est inquiétant, d’habitude, elle ne veut pas me voir.
- Venez toutes les deux, j’ai à vous parler ! nous dit-elle sur un ton sec.
Elle nous a fait entrer dans la maison, Séléna était restée dehors, fort heureusement. Nous étions restées devant la porte d’entrée, pendant que la mère était montée à l’étage à toute vitesse. D’un seul coup, j’ai vu Audrey blêmir :
- Mary... dit-elle affolée, ma mère a trouvé tes lettres !!
- Quoi ? Quelles lettres ?
- Les dernières que tu m’avais écrites, je les avais cachées dans ma chambre et elle a encore fouillé partout.
- Oh noooon… On va se faire tuer !
La mère est redescendue en furie, avec les lettres à la main, qu’elle tendit vers nous en hurlant en face de moi:
- C’est toi qui as écrit ça ? me demanda-t-elle en vociférant.
- Euh… oui... sans doute… hésitai-je.
- Qu’est-ce que ça veut dire ? Je ne veux plus jamais te voir avec ma fille sinon je vais voir tes parents et je leur fais lire tes lettres ! Et toi ! dit-elle en se retournant vers sa fille, je ne veux plus que tu sortes de la maison, ni que tu fréquentes cette gouine !!

L’insulte était lâchée en même temps qu’une gifle magistrale sur la joue d’Audrey qui me lançait des regards noirs. J’avais l’impression qu’on m’arrachait le cœur, je me sentais coupable, fautive d’aimer. Sa mère continuait de hurler tout ce qu’elle pouvait, je ne l’écoutais plus, je regardais Audrey, la haine se lisait dans ses yeux. J’avais envie d’intervenir, mais à quoi bon ? Elle ne m’aurait pas écoutée, j’avais envie de lui rentrer dedans, mais j’étais incapable de bouger le petit doigt, j’étais tétanisée par les cris et cette violence. Elle n’avait pas le droit de se défouler sur sa fille.
Elle m’a laissée partir après s’être libérée de sa haine. Je suis sortie de la maison, les mains tremblantes, les jambes en coton, le cœur rempli de tristesse mélangée à la colère. J’ai rejoint Séléna qui m’attendait à la barrière et se demandait ce qu’il s’était passé. J’ai enfourché mon vélo et j’ai démarré à toute vitesse avant qu’elle ne me pose trop de questions. Elle me suivait avec beaucoup de difficulté, car elle n’avait pas en elle la hargne qui décuplait mes forces. Au bout de quelques centaines de mètres, je l’entendis crier derrière moi :
- Mary ! Arrête ! Qu’est-ce qui s’est passé ? Arrête-toi ! Attends-moi !
- Je me suis fait insulter et Audrey s’est fait taper ! répondis-je essoufflée.
- Mais pourquoi ? Qu’est-ce que vous avez fait ?
- Sa mère a trouvé des lettres que j’avais écrites à Audrey et elles ne lui ont pas plu c'est tout !
- Qu’est-ce que tu lui avais écrit pour qu’elle réagisse comme ça ?
- Des bêtises… répondis-je désespérée.
- Quel genre de bêtises ?
- Je ne sais plus, je suis écœurée, elle n’avait pas le droit de frapper Audrey comme elle l’a fait, surtout pas pour une lettre.
- Bon, on va rentrer ? Mes parents vont se demander où je suis passée, tu as vu l’heure ?
- Je n’ai pas envie de rentrer, je vais aller prendre l’air et je rentrerai plus tard quand je serai calmée.
- À demain… répondit-elle en pédalant.

J’ai repris mon vélo et j’ai roulé comme une folle jusqu’à l’entrée du village où je me suis assise sur un rocher, au pied d’un immense châtaigner. Je ne savais plus très bien où j’en étais. Cela faisait beaucoup pour une même journée. Mes angoisses de l'après-midi trouvaient une raison d'être à ce moment même. Parois je ressens les choses à l'avance mais je ne les comprends pas forcément sur le moment... Dans cette lettre retrouvée par la mère d’Audrey, j’écrivais ce que je ressentais au fond de moi, c’était une lettre d’amour. Les larmes ont jailli de mes yeux sans que je puisse les retenir, j’étais à bout de nerfs. De nouveau tout se bousculait dans ma tête, l’insulte résonnait, ce mot que je ne supporte pas d’entendre et qui est tellement péjoratif dans la bouche des hétérosexuels. Avait-elle raison, étais-je homosexuelle ? Sans doute qu' elle avait tout compris. Elle ne savait pas ce que nous avions fait l’après-midi même ! Si elle avait su… je n’osais pas imaginer comment cette journée se serait terminée. J’ai fini par rentrer chez moi avec le coeur et la tête brisés. J’avais plutôt envie de m’enfuir loin de ce village qui ne m’apportait que des ennuis. Je repensais à mon père, j’aurais pu aller le retrouver à Gisors, j’avais son adresse.

J’appréhendais le retour au collège le lendemain, je ne voulais pas perdre Audrey, elle était devenue ma raison de vivre. Elle était tout pour moi. Quand je suis arrivée à la maison, ma mère a bien vu qu’il m'était arrivé quelque chose, mais elle ne m’a pas posé de question. Je suis allée directement dans ma chambre prétextant que j’étais très fatiguée. Je n’ai pas beaucoup dormi, j’ai fait des cauchemars toute la nuit, je voyais Audrey se faire taper par sa mère. Je ne supportais pas la violence, cela me traumatisait.
Le lendemain, au collège, Audrey discutait avec une amie dans la cour lorsque je suis descendue du car scolaire. Elle m’a vue au loin et me lançait encore un regard noir. Son amie est venue à moi pour me dire qu’Audrey ne voulait pas me parler et qu’il ne fallait pas que j’aille la voir. Je m’y attendais, mais cela faisait mal. Je me suis sentie rejetée comme une pestiférée. Je ne pouvais pas croire que notre histoire s’arrêterait là, dans un contexte aussi dramatique.

Je ne suis pas retournée en cours l’après-midi, les vacances approchaient, j’allais partir sans dire au revoir à Audrey. Nous ne nous reverrions pas pendant deux mois.
Mes relations avec Rashid se sont dégradées les deux premières semaines de juillet. Je ne me sentais pas à l’aise, je ressentais une sorte de répulsion dès qu’il me touchait, je ne supportais plus ses mains, ses caresses, c’était devenu une corvée de me retrouver seule avec lui. Je vivais ses gestes comme une agression, c’était insoutenable. Je voulais être comme tout le monde, mais je n’étais pas comme tout le monde, je ne pouvais pas le devenir non plus. Cette idée était inconcevable, je ne voulais pas souffrir toute ma vie sous prétexte qu’il faut rentrer dans une norme collective.
J’ai eu une conversation avec Rashid pour mettre un terme à notre relation. Il a d’abord pensé que je le quittais pour quelqu’un d’autre, ce qui aurait pu être vrai, mais je n’ai pas pu lui avouer que j’aimais une fille. J’avais peur de sa réaction, peur d’être rejetée de nouveau. Il s’était attaché à moi, mais je ne pouvais plus lui apporter ce qu’il attendait. Il était triste de devoir rompre, d’autant plus que mes explications n’étaient pas très claires étant donné que je ne pouvais pas lui dire la vérité. Il ne comprenait pas bien mon changement, c’était légitime.
Je suis partie en vacances, à Deauville, avec mes grands-parents. J’y ai retrouvé mes amis d’enfance. Je voulais faire le point sur moi-même. Il m’était difficile de penser à autre chose qu’à Audrey et Rashid, je n’arrivais pas à faire le vide.

AËL

 

 

Publié dans Coming Out

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