Un homme encombrant

Publié le par Aël

Je suis entrée en sixième dans un collège si près de chez moi que je pouvais y aller à pied. C’était le début de l’autonomie imposée. Quand ma mère travaillait d’après-midi, elle finissait à 21 h, je rentrais chez mes grands-parents. Je descendais à pied du collège, je longeais le cimetière puis je traversais les lotissements, je coupais par les ruelles pour aller plus vite. Je ne trainais jamais, j’étais toujours pressée d’être arrivée. L’autonomie est signe de liberté, mais je n’y trouvais pas la sécurité. Le moindre bruit était suspect, une voiture qui ralentit près de moi me faisait accélérer le pas, un homme qui me regardait marcher était source d’angoisse. Je me dépêchais et m’arrangeait pour passer dans des endroits où il n’y avait pas trop de passage. Je ne voulais croiser personne.

Cette première année de collège a été révélatrice sur ma capacité à devenir autonome. Je m’adaptais toujours aux situations, je prenais sur moi toutes les angoisses qu’elles généraient. Parfois, le poids était si lourd que je demandais à ma mère de trouver une autre solution pour que je ne sois pas toujours seule en sortant du collège. Il n’y avait pas de solution, je devais me débrouiller, j’étais assez grande pour le faire. J’ai fini par rencontrer une copine dans ma classe qui habitait vers chez moi, nous faisions les trois quarts du trajet ensemble. J’étais soulagée d’être accompagnée, mon esprit s’apaisait, je pouvais prendre le temps de marcher tranquillement. Ce qui n’était pas le cas quand je rentrais chez mes grands-parents.

Après cette année de sixième, je suis partie en colonie dans la Manche pendant un mois. C’était la deuxième fois que je partais en colo, je n’appréciais pas d’être séparée de ma mère aussi longtemps. Encore une fois, je n’avais pas le choix, mes grands-parents ne pouvaient nous garder pendant un mois toutes les deux ma soeur et moi. J’avais des difficultés à rester en groupe, je m’isolais régulièrement, je m’ennuyais à mourir, je décomptais les jours. Le fait de devoir être en collectivité sans arrêt me fatiguait. J’avais vraiment besoin de me retrouver seule pour recharger mon énergie. J’aimais les moments où nous allions nous promener dans la nature. Je me sentais à ma place au milieu des champs, des arbres, dans la forêt.  Ma mère nous écrivait tous les deux jours. Elle mettait des chewing-gums dans l’enveloppe. Recevoir et lire ses lettres était un moment privilégié et sacré. Lui écrire m’aidait encore une fois à soulager cette pesanteur en moi.

Au retour de vacances, ma mère devait venir nous chercher à l’arrivée du car. Elle est venue, mais elle n’était pas seule… un homme l’accompagnait, un collègue de mon oncle. Je me suis posé des questions, ma mère ne sortait jamais avec les collègues ou les amis de mon oncle. Il s’appelait Guillaume, je l’avais entrevu une fois ou deux avec mon oncle. À première vue, il avait l’air sympathique. Dès que mon regard s'est posé sur lui à travers la vitre depuis ma place dans le bus, j'ai ressenti qu’il s’était passé quelque chose entre lui et ma mère. Il nous déposa à la maison et repartit aussitôt.
Le soir même, à table, ma mère me demande :
- Que penses-tu de Guillaume ?
- Je ne sais pas, pourquoi ? Il a l’air gentil.
- Il va revenir demain matin et il te demandera quelque chose...
- Quoi ? Qu’est-ce qu’il va me demander ? m’inquiétai-je.
- S’il venait habiter avec nous... ça te dérangerait ?
- Euh… non... pourquoi ? répondis-je perplexe.
- Parce qu’il veut venir vivre avec nous, confirma-t-elle.

Je n’avais plus rien à répondre, la décision me semblait déjà prise, quel que soit mon avis.
Le soir, dans mon lit, avant de m’endormir, je repensais à cette conversation. J’avais répondu sans réfléchir, sans mesurer les conséquences de la nouvelle vie qui nous attendait. Je me disais que ma mère méritait de refaire sa vie avec quelqu’un qui saurait l’aimer. Je pensais au bonheur de ma mère avant le mien.
Le lendemain matin, Guillaume est revenu. Je lui ai dit que j’étais d’accord pour qu’il vienne vivre avec nous. Ma sœur était ravie. Elle le considérait déjà comme son père alors que pour moi, il était hors de question qu’il remplace mon père.

À peine six mois après, ma mère s’est remariée. Je ne me doutais pas qu’elle se remarierait. Je suis tombée de haut quand ils m’ont annoncé leur mariage, je ne voulais plus entendre parler de mariage depuis le divorce de mes parents.
Neuf mois plus tard, mon frère Mathis est né ! Ma vie changeait du tout au tout en un an de temps, cela allait trop vite pour moi, je n’arrivais pas à m’adapter à cette nouvelle vie. Il a fallu que je laisse ma chambre à mon petit frère et que je dorme dans la même chambre que ma sœur. Je n’avais plus d’intimité. Je commençais à penser que Guillaume devenait envahissant, je ne m’étais pas attendue à tout ce chamboulement quand j’ai accepté qu’il vienne vivre avec nous. Je regrettais d’avoir accepté, car ils avançaient trop vite à mon goût, même si je comprenais que ma mère ait besoin de refaire sa vie, de reconstruire au plus vite, tout allait trop vite. Je n’arrivais plus à m’adapter.
Après la naissance de mon frère est né le projet de construire une maison, car, bien évidemment, l’appartement était devenu trop exigu. Mes parents souhaitaient habiter à la campagne. Ce fut pour moi, la goutte d’eau en trop, car j’allais devoir songer à quitter tous mes amis d’enfance, tous mes repères.
C’était comme si tout s’écroulait autour de moi en un an, ma vie s’effondrait comme un château de cartes. J’habitais la même ville depuis treize ans, je n’arrivais pas à imaginer que je devrais vivre à la campagne. À mes yeux, c’était synonyme d’isolement et cela me terrorisait.

Le jour du déménagement est resté gravé dans ma mémoire… Ce matin-là, je suis allée en cours comme tous les jours. À mon retour le soir, ma mère m’avait donné rendez-vous en bas de l’immeuble avec ma sœur, car je n’avais plus de clef. J’ai passé la journée avec une boule au ventre. Arrivée en bas de l’immeuble après ma journée de cours, j’ai levé la tête vers la fenêtre de notre appartement, ma mère n’était pas encore arrivée. J’avais mal au ventre, une boule dans la gorge, la tristesse m’envahissait. Je ne me sentais pas bien, j'étais  comme affaiblie, je n’avais plus de jambes. Ma mère est arrivée en retard. Il fallait vérifier quelques petites choses dans l’appartement avant de repartir.
Quand nous avons ouvert la porte d’entrée, ma gorge s’est resserrée face au vide. Tous les meubles avaient disparu alors que tout était encore en place le matin lorsque je suis partie à l’école. Ma mère a fait quelques vérifications très vite puis nous sommes retournées à la voiture.

Durant le trajet jusqu’à la nouvelle maison, je n’ai pu dire un seul mot. Ma mère m’a raconté le déménagement pendant une demi-heure.
En entrant dans la maison, je me suis dirigée tout de suite vers ma chambre : elle était deux fois plus petite que celle que j’avais à l’appartement. J’ai passé ma première soirée à ma fenêtre, à regarder les étoiles. Je ne me plaisais pas du tout dans cette maison. Je ne trouvais pas le sommeil, j’espérai que ce n’était qu’un mauvais rêve et que j’allais me réveiller.

À la fin de l’année scolaire, ma meilleure amie avait organisé une petite fête chez elle pour mon départ. Tous mes amis étaient réunis. Ils m’avaient offert un petit éléphant en plâtre avec inscrit sur le côté : je ne vous oublierai jamais. Cette journée a été éprouvante,  je ne les ai jamais oubliés, je ne les ai jamais revus non plus. Je me souviens de leur tête et de leur prénom comme si c’était hier.

AËL

 

Publié dans Coming Out

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