Une page se tourne...

Publié le par Aël

Une page se tourne...

Après la Toussaint, j’ai repris mon rythme routinier au lycée pendant deux semaines, jusqu’à ce que Marc se décide à me rendre une petite visite. J’avais des sorties de prévues ce samedi 19 novembre. L’après-midi je devais faire les boutiques à Rouen avec quelques amis, dont Emma, que je revoyais pour la première fois depuis que j’avais mis de la distance entre nous.

 

Nous avions tous rendez-vous en début d’après-midi en ville, je leur ai présenté Marc. Emma n’avait pas changé, j’étais heureuse de la retrouver. Marc ne m’a pas quitté de l’après-midi, il était littéralement accroché à moi. C’était l’époque de la fête foraine, je n’étais pas très attirée par les manèges, mais nous sommes allés y faire un tour, histoire de nous promener un peu. Je marchais entre Emma et Marc. Je discutais avec Marc qui m’avait prise par la main, et à un moment, j’ai senti les doigts d’Emma venir se faufiler entre mes doigts. Sa main est venue serrer la mienne tout doucement et discrètement, j’en avais des frissons. Une main de femme, c’était bien plus agréable qu’une main d’homme, plus doux, plus sensuel… pourquoi me retrouvais-je systématiquement entre Marc et une femme ? Comme si la vie me montrait que je faisais fausse route...

 

Nous marchions tous les trois ainsi, main dans la main. Une de nos amies remarqua ce qui se passait entre Emma et moi. Elle me regarda et me lança un sourire. Je me sentais un peu mal à l’aise vis-à-vis de Marc, mais en même temps, je n’avais ni le courage ni l’envie de repousser Emma. Pourquoi refuser un instant de bonheur que la vie nous donne ?

Au bout d’un certain temps, Marc s’est rendu compte qu’Emma restait toujours à la même hauteur que nous, contrairement aux autres qui avançaient en décalage. Il se penchait pour essayer de voir où elle cachait sa main droite. Il me tirait vers lui pour me séparer d’elle. Nous avons été obligés de nous lâcher pour traverser un pont. Du coup, les filles continuaient d’avancer devant nous et Marc en profita pour tenter de me parler :

— Tu sais, si je suis venu ce week-end, c’est que j’avais vraiment besoin de te voir.

— Quelque chose ne va pas ? demandai-je naïvement.

— Je n’ai pas le moral, j’ai refait une crise d’asthme cette semaine alors que je n’en avais pas fait depuis trois ans.

— C’est dû à quoi les crises d’asthme ?

— Ton oncle dit que c’est une maladie psychosomatique, elle peut donc avoir plusieurs causes psychologiques.

— Tu en as parlé avec Patrice ?

— Oui, je lui ai téléphoné jeudi soir parce que j’avais le cafard... j’avais besoin de parler, on est resté une heure et demie au téléphone.

— Et qu’est-ce qu’il t’a dit ?

— Il pense que ma crise est due à un manque d’affection, mais mon passé y est aussi pour beaucoup.

 

Cette dernière phrase me résonnait dans la tête comme un écho. Je me sentais responsable de son mal-être et à la fois, je ne pouvais pas y faire grand-chose, je ne pouvais pas me forcer à l’aimer. Les sentiments ne se commandent pas, ce serait trop simple.

— Maintenant,ça va un peu mieux, continua-t-il, mais jeudi soir je ne pouvais pas m’endormir et je me souvenais lorsque j’étais petit, je dormais assis, car si je m’allongeais je ne pouvais plus respirer.

 

Ce devait être angoissant de faire une crise d’asthme. Les filles se retournaient toutes les cinq minutes pour s’assurer que nous les suivions toujours. Emma me fixait d’un regard profond et intense. Nous avons quitté les quais pour nous diriger vers l’arrêt de bus d’Emma qui devait rentrer. Je n’avais pas envie qu’elle parte. Nous nous sommes quittées sans véritablement avoir pu discuter toutes les deux.

 

Le dimanche midi, mes parents recevaient de la famille pour le déjeuner. Après le repas, Marc est allé dans ma chambre et il m’y attendait alors que je n’avais pas du tout envie de l’y rejoindre. Je prenais de plus en plus mes distances, je ne supportais plus son contact physique, ses mains, ses lèvres, sa force, sa carrure d’homme, sa voix grave, tout en lui me semblait exaspérant.

Je l’ai évité toute la journée, puis, en fin d’après-midi, alors que j’étais assise dans le fauteuil du salon, il me tapota sur l’épaule et me fit signe de le suivre. Bien sûr, nous allions dans ma chambre. Il s’est assis sur mon lit et moi, devant mon bureau. J’avais un devoir de français qui était commencé et posé devant moi. Je réalisais que je devais rendre ce devoir le lendemain et qu’il était loin d’être terminé. Je relisais le sujet quand Marc m’interrompt pour me dire :

— Tu ne vas pas quand même pas faire tes devoirs maintenant ! Tu pourrais plutôt faire un câlin avec moi avant que je parte…

— Heu… oui, mais je dois rendre ce devoir demain et je ne l’ai pas terminé… répondis-je très embarrassée.

— D’accord, mais moi j’aimerais faire un câlin avec toi quand même… insistait-il.

— Attends un peu....

— J’ai attendu toute la journée déjà, nous n’avons pas eu un moment à nous depuis que je suis arrivé !

— Je comprends, mais si je ne fais pas cette disserte, ça va mal aller pour moi aussi !

Je ne savais pas mentir, je n’arrivais pas à me concentrer sur mon sujet et cette dissertation n’était qu’un prétexte pour fuir un tête-à-tête avec Marc. Il l’avait bien compris, mais il n’admettait pas que je puisse lui échapper. Et il m’énervait à faire l’autruche sans arrêt. Mon petit frère état entré dans la chambre et s’amusait à chahuter avec Marc. Visiblement énervé lui aussi par mon attitude, il perdit patience avec mon frère et l’envoya paître dans le couloir en criant :

— Arrête un peu, tu me fais mal ! Sors de là maintenant !

Il entraîna mon frère dans le couloir et referma la porte à clef, chose que je déteste.

— Mary, arrête d’écrire et regarde-moi… dit-il calmement.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— J’ai une question à te poser.

— Je t’écoute.

— Tu te sens vraiment bien avec moi ?

— … ce n’est pas comme je le voudrais, non.

— Je m’en doutais, tu m’as fui toute la journée, qu’est-ce que je t’ai fait ?

— Rien, ce n’est pas de ta faute, c’est moi qui ne suis pas bien dans notre relation et ça n’a rien à voir avec toi personnellement, le seul problème c’est que tu sois un homme, et ça tu ne peux rien y changer, et moi non plus.

— Si on se voyait plus souvent peut-être que tu arriverais à dépasser tes craintes, on ne se voit pas assez pour que tu t’habitues à moi.

— Je ne crois pas que cela y changerait quelque chose.

— Ce serait super si à Noël on pouvait s’offrir un cadeau rien qu’à nous… sur une semaine on devrait bien trouver un peu de temps pour ça…

Je me suis arrêtée d’écrire, ma main s’est mise à trembler. J’avais deviné quel cadeau lui ferait plaisir, mais il était hors de question que je lui offre mon corps à Noël !

— Ce serait bien non ? insistait-il.

— Oui, ce serait bien, mais nous en avons déjà parlé ensemble et tu sais ce que j’en pense, alors ce n’est pas la peine d’insister, je ne pourrais pas faire l’amour avec toi, que ce soit à Noël où un autre jour.

— D’ici là, nous avons le temps d’y penser, et de te faire à l’idée… ça fera six mois qu’on sera ensemble.

— Oui, six mois et nous n’avons pas avancé ! Tu crois qu’il est normal de réfléchir six mois avant de savoir si tu vas faire ou non l’amour avec quelqu’un ? Quand on a envie de faire l’amour, on ne réfléchit pas, on ne le programme pas, on ne le prépare pas, ça te tombe dessus sans que tu aies eu le temps d’y penser ! Tu es attiré ou tu ne l’es pas , mais il n’y a pas besoin de réfléchir à la question. Je sais que je ne serais pas plus attirée dans un mois.

— Si tu ne veux pas, alors tant pis, dit-il, désespéré.

Ma mère vint nous chercher pour se mettre à table. Marc se leva et resta planté debout devant moi. Il me prit dans ses bras pour m’embrasser. Je sentais mon corps se raidir et me dégageais tout doucement de ses bras.

— On y va, ma mère nous attend... dis-je.

 

Je n’ai rien pu avaler du repas, j’étais stressée et angoissée de voir Marc persister à croire en notre relation. Nous n’étions pas du tout dans le même état d’esprit, pour moi c’était déjà fini entre nous depuis longtemps. Il y croyait tellement qu’il me désarmait et je n’arrivais pas à lui dire clairement que c’était terminé. Pourtant, avec les conversations que nous avions eues, il aurait dû comprendre de lui même que nous n’arriverions à rien du tout. Il préférait se voiler la face et c’est la raison pour laquelle je n’arrivais pas à être plus claire, je ne le sentais pas prêt à entendre la vérité. Alors on essayait de gagner du temps jusqu’à ce qu’il se fasse lui même une raison, mais le temps m’était devenu insupportable. Je voulais que les choses soient transparentes, je ne voulais pas lui faire croire l’impossible, je ne voulais plus qu’il espère quoi que ce soit. Il fallait que cela s’arrête, avant que j’en arrive à le détester.

 

Après manger, il est allé préparer sa valise. Ma mère nous emmena à la gare. Sur le quai, elle riait avec lui en attendant le train, pendant que moi, je pensais déjà à ce que j’allais lui écrire pour rompre définitivement. Le train entra en gare, Marc monta dans l’un des wagons. Ma mère lui fit des signes de la main jusqu’à ce qu’il disparaisse.

Sans perdre de temps, de retour de la gare, j’écrivis à Marc. J’ai clairement exprimé mes intentions de rompre, pour sauvegarder une amitié . J’ai essayé de modérer mes propos afin de le ménager, mais je voulais que cette fois, les choses soient bien claires. Je ne pouvais plus le laisser penser que notre relation évoluerait, car c’était une utopie évidente. Je préférais les femmes aux hommes, l’ambiguïté n’avait pas sa place. Je savais pertinemment qu’un homme ne me rendrait jamais heureuse, je ne voulais plus persister dans les échecs, au risque de faire souffrir d’autres hommes et moi-même. Marc était quelqu’un de formidable et très respectueux des autres, il trouverait sans doute une femme qui l’aimerait pour ce qu’il est vraiment et qui saurait apprécier la vie à ses côtés. J’étais incapable de le rendre heureux, je ne pouvais lui offrir que mon amitié.

 

Pendant quatre jours, après avoir posté ma lettre, je me suis rongé les sangs, car je restais sans nouvelle de Marc. Puis un soir, en rentrant du lycée, j’ai trouvé sa lettre sur mon bureau. Je me suis assise, n’osant même pas l’ouvrir tout de suite.

Dans cette enveloppe, se trouvaient deux pages écrites de sa main, deux feuilles pour me dire à quel point il m’aimait et qu’il avait du mal à se faire à l’idée que ce soit terminé entre nous. Il ne m’en voulait pas, car il avait toujours su qu’il pourrait me perdre à tout moment, et il ne voulait pas me priver du bonheur que je pouvais trouver auprès des femmes. Quoiqu’il arrive, je pourrais compter sur lui, il serait toujours présent pour moi, je resterai une grande amie.

 

J’ai répondu à son courrier le jour même en essayant de le réconforter. Mais, le lendemain, j’ai reçu une nouvelle lettre beaucoup moins optimiste que la première. Marc avait réagi après coup, il était malheureux. J’étais consciente que notre rupture serait plus difficile à gérer pour lui que pour moi.

Nous avons correspondu durant quelques jours. Au fil du temps, ses lettres devenaient plus vivantes. Je lui répondais toujours très vite. Notre histoire s’est transformée en amitié et nos liens se sont consolidés de cette façon.

Du coup, nous avons passé cinq jours ensemble à Noël. Je ne m’étais pas sentie aussi bien depuis longtemps en sa compagnie. Je n’avais plus peur de lui puisqu’il ne s’approchait plus de moi. J’étais donc détendue et cela facilitait notre relation.

 

À partir de ce Noël 1989, à 19 ans, j’ai décidé de vivre ma vie comme je l’entendais. Une page s’est tournée, j’étais prête à assumer mes préférences, que cela plaise ou non. J’ai renoncé aux hommes pour l’amour physique, mais pas pour l’amitié… Marc a cessé de me donner de ses nouvelles.

Mes véritables amis m’ont acceptée telle que j’étais et cela me donnait de la force pour affronter ceux qui continueraient à me rejeter.

AËL

Publié dans Coming Out

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