Week-end de la Toussaint explosif

Publié le par Aël

Week-end de la Toussaint explosif

Pratiquement deux semaines plus tard, j’ai téléphoné à Marc pour lui dire que j’arriverai chez lui le samedi matin. Ce même jour, Coralie m’appela pour savoir ce qu’il en était de l’invitation pour l’anniversaire de son frère :

— Alors Mary, tu viendras ? me demanda-t-elle.

— Non, je ne pense pas.

— Mais pourquoi ? se mit-elle à hurler dans le combiné.

— Tu sais très bien pourquoi.

— C’est encore à cause de ma sœur ? Arrête avec ça, je veux te voir Mary, ma sœur n’a rien à dire, ce n’est pas son anniversaire, mon frère invite qui il veut.

— Non, tu sais comment elle est, elle ne se gênera pas pour gâcher la soirée de ton frère.

— Je te dis que NON moi ! Je lui ai parlé, elle se fiche que tu viennes.

— Je la connais trop, à la première occasion elle va tout détruire !

— Comme tu veux, mais tu pourrais au moins venir pour mon frère…

— Tu lui expliqueras, il comprendra ! dis-je agacée.

 

Cette histoire était très délicate, j’avais bien envie d’y aller, mais je savais qu’Émilie n’aurait pas de scrupule à tout saboter bien que ce soit la soirée de son frère. Le lendemain matin, Coralie me téléphona de nouveau pour me dire qu’elle avait discuté avec sa sœur et qu’elle était sûre que tout se passerait bien. Elle insista pour que je vienne et je sentais le poids de la frustration de notre séparation devenir insupportable. Je devais l’appeler dès que j’arrivais à Paris pour qu’on s’organise dans l’éventualité où Marc serait aussi d’accord pour accepter cette invitation surprise chez des amis qu’il ne connaissait pas du tout. Encore fallait-il qu’il n’ait rien prévu de son côté.

Le samedi, j’ai pris le train comme prévu en fin de matinée. Je devais prendre un train de banlieue à Saint-Lazare pour rejoindre Marc. Il était arrivé avant moi et m’attendait sur le quai de la gare. À peine étions-nous arrivés chez lui que sa mère me demanda tout de suite des nouvelles de tous les Rouennais qu’elle connaissait. Du coup, j’ai profité que nous étions partis à discuter pour demander à Marc s’il avait prévu quelque chose pour la soirée.

— Non, je n’ai rien prévu de particulier.

— J’ai une proposition à te faire... dis-je un peu embarrassée.

— Ah oui ? Laquelle ?

— J’ai une amie qui habite à Nanterre et qui nous a invités à l’anniversaire de son frère qui va avoir vingt ans. Si tu es d’accord pour y aller, on lui téléphone et on y va.

— Oui, pourquoi pas ? C’est une soirée dansante et un repas ?

— Oui, je pense que ce sera ça.

— D’accord, pas de problème, on y va !

— Alors, il faut que je lui téléphone pour qu’elle m’explique où on peut se donner rendez-vous.

Marc me tendit le téléphone et j’appelai Coralie aussitôt :

— Allo Coralie ? C’est Mary, je serai là ce soir, tu peux me dire où on se retrouve et à quelle heure ?

— Wouah ! C’est génial que vous veniez ! Tu connais Nanterre ?

— Non, pas du tout, mais je vais te passer Marc, ce sera plus simple pour les explications, il doit connaître un peu.

— Attend ! cria-t-elle, personne n’écoute la conversation ?

— Non, répondis-je, étonnée.

— Il y a un petit souci Mary…

— Quoi ? Que se passe-t-il ?

— Ma sœur a fouillé dans mon courrier, elle a trouvé des lettres, et hier soir, elle a tout raconté à mes parents, ils savent tout de toi…

— Voilà ! Je m’en doutais qu’elle casserait tout ! Tu n’as pas voulu me croire, elle est mauvaise ta sœur, elle est bouffée par sa jalousie ! Elle ne changera jamais, quoi qu’elle te dise, elle se fait un plaisir à me briser et à te faire mal en même temps !Tu n’as pas voulu m’écouter Coralie !! hurlai-je dans le téléphone.

— Ne t’énerve pas comme ça ! De toute façon tu viens quand même, j’ai dit à mes parents qu’elle racontait n’importe quoi puisque tu étais avec Marc. Tu sais pourquoi elle est jalouse ? Parce que les amis qu’elle avait invités ne peuvent pas venir..

— Et alors ? Je n’y suis pour rien moi ! Je te préviens, s’il y a le moindre problème sur place, je rentre !

— Ne t’inquiète pas, tout va bien se passer, Marc sera là pour calmer son esprit tordu !

— Heureusement que j’ai un homme dans ma vie en ce moment, je ne pensais pas que cela me sauverait l’honneur ce soir ! Je déteste les hypocrisies, on me prend comme je suis, ou on me laisse, j’en ai franchement marre de vos histoires !...

— Mary, je t’aime comme tu es moi, tu le sais, mais pour ce soir, si on veut profiter de nos retrouvailles, il va falloir rester calme et prendre sur nous les humeurs de ma sœur.

— D’accord, j’espère que tout ira bien… je te passe Marc, tu lui expliqueras pour la route et l’endroit où on se retrouve.

— À tout à l’heure.

Marc prit le combiné et discuta avec Coralie qu’il ne connaissait pas du tout. Le courant passait plutôt bien, ils arrivaient à se comprendre sur l’itinéraire à prendre. Une fois les directives données, Marc raccrocha le téléphone et me regarda d’un air interrogateur. Il savait que quelque chose me tourmentait, mais n’osait pas me poser de question. Il me proposa d’aller nous promener en forêt.

— Tu as l’air soucieuse, quelque chose ne va pas ? me dit-il.

— Tu sais, on risque d’avoir des surprises ce soir, et cela m’embête que tu sois mêlé à ce genre d’embrouille.

— Pourquoi ? De quoi as-tu peur ?

— La sœur de Coralie est extrêmement jalouse, elle ne supporte pas que je sois proche de Coralie alors dès qu’elle peut me détruire, elle le fait. Bien entendu, elle connaît mon point faible ! Elle s’est fait un malin plaisir à raconter ma vie à ses parents pour mettre Coralie mal à l’aise. Alors je m’attends à recevoir quelques réflexions ce soir et je ne sais pas si je vais pouvoir contenir ma rage de ne pas être acceptée comme que je suis...

— Tes problèmes ne la regardent pas !

— Non, mais elle s’en mêle quand même ! dis-je sèchement.

— Écoute, ce n’est pas compliqué, si vous vous accrochez on rentrera et puis ce sera terminé, répondit-il désabusé.

La promenade en forêt et au bord d’un étang a détendu un peu l’atmosphère orageuse. Il faisait froid, au bout d’une heure nous avons dû rebrousser chemin pour aller boire un café à l’appartement.En fin de journée, nous nous sommes préparés pour la soirée et nous sommes ressortis pour aller à notre rendez-vous avec Coralie. Elle nous attendait près d’une station de métro, à Nanterre. Marc ne s’est pas perdu, il connaissait déjà la route. Il faisait nuit, mais j’ai vu le frère de Coralie arriver en même temps que nous. Les températures étaient glaciales, le quartier n’était pas très rassurant, et nous avons attendu les deux sœurs pendant une demi-heure.

Lorsque je les vis s’approcher, mon cœur se mit à tambouriner par le stress. Je dis bonjour en premier à Coralie :

— Bonsoir ! tu vas bien ? me dit-elle en souriant.

— Oui, et toi ?

— On va dire que tout va bien… Je te présente Marc, dis-je en me tournant vers l’homme qui allait peut-être sauver la soirée !

— Bonsoir, répondit Coralie.

— Salut !

Je me suis approchée d’Émilie pour lui dire bonjour et d’emblée, elle me dit :

— Je te préviens tout de suite Mary, vu l’esprit de vengeance qui règne entre ma sœur et moi, j’ai prévenu mes parents à propos de toi…

— Mais de quelle vengeance tu parles ? Si tu ne veux pas que je vienne Émilie, il est encore temps de me le dire, c’est très simple, je fais demi-tour et tu n’entendras plus jamais parler de moi ! Tu me fatigues avec tes histoires stupides ! répondis-je en la regardant droit dans les yeux.

Coralie s’avança, posa sa main sur mon épaule pour me faire reculer et se mit entre nous, elle avait peur que la scène tourne au drame, puis elle s’adressa à sa sœur :

— Qu’est-ce qui se passe Émilie ?

— Toi, ta gueule ! balança Émilie à sa sœur en la pointant du doigt.

— Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demandai-je au milieu des deux frangines.

— Tu viens quand même, continua Émilie, pour mon frère… c’est son anniversaire après tout !— Bon, maintenant vous allez vous calmer toutes les deux, je ne veux pas de scandale, reprit

Coralie, il est temps de partir, je monte avec Marc et Mary, Émilie, tu emmènes ton frère.

Tout le monde est monté en voiture, la soirée commençait mal à mon goût. J’étais énervée, la colère m’envahissait et je ne pouvais pas dire ce que je pensais au fond de moi. Elle me jugeait en tant qu’homosexuelle, en la présence de Marc, ce que je trouvais déplacé et irrespectueux, autant pour lui que pour moi. Je ne comprenais pas de quelle vengeance il était question, je demandai à Coralie :

— De quoi parlait Émilie à propos de la vengeance qu’il y aurait entre vous ?

— Elle avait invité un de ses amis pour ce soir, mais il n’était pas sûr de pouvoir venir. Sans prévenir ma sœur, j’ai appelé cet ami pour avoir la réponse définitive. Seulement, elle l’a rappelé hier soir et il lui a dit que je lui avais déjà téléphoné et qu’il m’avait dit qu’il ne serait pas présent ce soir. Elle a cru que j’avais voulu lui faire un sale coup, elle est tellement parano… Elle ne supporte pas que « ma copine chérie », comme elle dit, puisse venir et pas son ami. Alors, elle cherche à se venger sur toi pour me toucher moi aussi. Ce qu’elle a oublié, c’est que mon frère t’apprécie énormément et que c’est pour son anniversaire à lui que tu viens, pas pour le mien...

— Votre histoire est compliquée, vos relations sont sans arrêt conflictuelles et j’en subis les conséquences à chaque fois, c’est stressant à la fin. Tu comprends pourquoi je ne voulais pas venir ? À chaque fois qu’on se voit, elle trouve toujours quelque chose pour tout gâcher...

— Tu sais, il y a une chose qu’elle ne détruira jamais... c’est notre amitié. Mais n’essaye pas de t’expliquer avec elle ce soir, laisse-la dans son coin, ignore-la dans la mesure du possible, sinon la soirée va finir en règlement de comptes.

— Et tes parents ? Qu’est-ce qu’ils ont dit ?

— Mon père n’a rien compris, et ma mère se fiche pas mal de ta vie privée.

— Alors, ça va, heureusement qu’ils sont intelligents...

Marc conduisait en nous écoutant, mais restait en dehors de la conversation. D’un seul coup, il freina brusquement, arrêté par une voiture qui était garée en travers de la route. Je vis une mobylette couchée sur la chaussée. Quelques mètres plus loin, on devina une femme en train de discuter avec deux hommes :

— Mais c’est ma sœur ! cria Coralie.

— Je crois qu’elle a eu un accident, murmura Marc.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? hurla Coralie à sa sœur en descendant de voiture.

— Ils m’ont doublée au moment où je tournais à gauche, je leur ai rentrée dedans !

Un des deux passagers avait un mouchoir sur le nez, l’autre avait le pantalon déchiré. Le phare arrière de la voiture d’Émilie était cassé. Elle s’est arrangée pour faire un constat à l’amiable, puis nous avons redémarré. Coralie monta dans la voiture en claquant la portière :

— Mais ce n’est pas possible ! Elle n’en ratera pas une ce soir hein ?

Enfin, nous avons réussi à rejoindre tout le monde chez les parents de Coralie. Nous étions une trentaine et dès que l’assemblée fut au complet, nous nous sommes rendus dans une salle des fêtes, près de chez eux.

 

La salle avait un cadre très agréable. Un buffet était installé à côté d’une cheminée, des serveuses préparaient les apéritifs. Je discutais avec Marc quand Émilie s’approcha de nous pour nous proposer d’aller nous servir en Sangria. Elle avait visiblement décidé de se calmer, et semblait être serviable subitement. Nous sommes allés nous chercher un verre au buffet. D’un seul coup, j’ai senti deux bras s’enrouler doucement autour de mon cou, deux mains se poser sur mes épaules et des lèvres venir m’embrasser tendrement sur la joue… Marc étant en face de moi, ce ne pouvait être que Coralie…

— Comment vas-tu ma chérie ? murmura-t-elle au creux de mon oreille.

— Humm… ça va très bien, et toi ?

— Moi, je suis heureuse que tu sois parmi nous ce soir... si tu savais...

— Moi aussi, je suis contente, répondis-je déconcertée.

 

Elle m’embrassa de nouveau et partit. Marc me dévisageait d’une façon qui me mit mal à l’aise, je me sentais coupable, coupable de quoi ? D’apprécier les contacts physiques avec les femmes et de les redouter avec lui ? Sans doute. Coralie est revenue m’embrasser avec un autre verre de Sangria à la main. Puis, elle m’en servit un troisième.

Il était temps de commencer à manger pour éponger un peu l’alcool. Émilie nous indiqua la table où nous devions nous installer pour être tous ensemble. Elle faisait vraiment des efforts pour paraître agréable.

Marc s’est assis en face de moi et Coralie choisit la place à côté de moi. Émilie est arrivée avec une cruche de Sangria qu’elle était allée chercher dans les cuisines, elle remplit mon verre et me dit :

— Allée Mary ! Cul sec ! À notre santé !

— D’accord, cul sec !

 

J’ai attrapé mon verre et je l’ai avalé d’un seul coup. Son frère nous a suivis sur la même lancée. Marc n’aimait pas trop le petit jeu d’ Émilie qui consistait vraisemblablement à vouloir me saouler. Elle remplit un deuxième verre et me lança le défi de continuer. Elle ingurgita le sien d’un seul trait. J’ai tourné mon regard vers Marc qui commençait à s’inquiéter. Laquelle de nous deux allait céder la première ? À quoi rimait ce jeu stupide ? Je lisais dans ses yeux ce qu’il n’osait pas dire tout haut. J’ai pris mon verre et je l’ai bu. Émilie vida toute la cruche et alla en rechercher une autre. Au bout d’un moment, je ne voyais plus clair, ma tête tournait. Je me suis levée, et je lui dis :

— Stop, j’arrête là, j’ai besoin de prendre l’air, j’ai trop chaud.

— Attends-moi, je viens avec toi.

Devant la salle des fêtes, il y avait un abribus avec un banc. Il faisait très froid dehors, mais nous ne sentions rien. Nous nous sommes assises sur le banc :

— Je vais être malade si je continue à boire Émilie, c’est bon, je déclare forfait, tu as gagné sur ce coup-là !

— Ne t’inquiète pas, tu vas manger du dessert, cela va te requinquer !

— Tu as vu tout ce qu’on a bu ? Je ne bois jamais je te signale !

— Ce n’est rien, juste de la Sangria ! Tu sais pour ce que j’ai dit à mes parents, je n’ai pas cité ton nom, je leur ai juste dit que Coralie avait une amie lesbienne, ils ne savent pas qu’il s’agit de toi… c’est pour ça que je t’ai dit que tu pouvais venir quand même.

— Pourquoi tu as fait ça ? Qu’est-ce que ça t’a apporté ?

— Ma sœur se fiche complètement de moi, je ne vois pas pourquoi je me laisserais marcher sur les pieds ! Elle s’occupe sans arrêt de mes affaires, elle m’énerve à la fin.

— D’accord, mais moi, je n’y suis pour rien dans vos histoires et je suis toujours en train de payer les pots cassés dès qu’on se voit, c’est fatigant à la fin !

— Mes parents ne savent pas que c’est toi ! insista-t-elle, tu n’as rien à payer !

— Si je paye l’ambiance brisée à chaque fois. Que tu ne m’acceptes pas telle que je suis, c’est ton problème et c’est bien dommage pour toi, mais dis-toi bien que je n’y peux pas grand-chose et que je ne changerai jamais, c’est à prendre où à laisser.

— Non, je n’ai rien contre toi, ça ne me dérange pas que tu sois lesbienne, mais… ? Tu sors avec Marc, pourquoi tu dis que tu ne changeras jamais ?

— Je ne suis pas moi-même avec lui, intérieurement, je suis quelqu’un d’autre.

— Il le sait ?

— Pas vraiment, ou plutôt il refuse de le voir, il espère que je change.

— Tu crois que tu peux y arriver ?

— Sincèrement, non.

— Tu auras au moins essayé…

La porte de la salle s’est ouverte, Marc me cherchait partout :

— Ah tu es là ! Je te cherchais, tu viens ? Tu vas avoir froid !

— Tu as raison, je n’ai jamais eu aussi froid à l’extérieur et aussi chaud à l’intérieur en même temps.

— Tu n’as pas l’air bien toi, tu as trop bu, c’est malin... me dit-il.

Il m’emmena dans la salle et m’apporta une cruche d’eau. Coralie est venue s’asseoir à côté de moi :

— Alors ma chérie, comment trouves-tu la soirée ?

— Ma foi, elle se passe mieux qu’elle n’avait commencé.

— Tu rentres quand à Rouen ?

— Je devais rentrer mardi, mais je repartirai lundi, je ne l’ai pas encore dit à Marc.

— Tu viens passer la dernière nuit chez moi et tu rentres mardi… sans lui dire.... me précisait-elle.

— Non Coralie... ce n’est pas possible ça...

— Comme tu voudras... C’est difficile avec Marc ?

— Oui, je ne me sens pas bien, je ne suis pas à ma place. Où sont les toilettes ?

— Là-bas, au fond, sur ta droite.

Je me suis levée pour me diriger vers les toilettes. Je reprenais mes esprits tout doucement, j’étais un peu moins étourdie. Au moment où j’allais sortir des toilettes pour me laver les mains, j’ai senti quelqu’un s’approcher de moi. J’ai levé les yeux sur le miroir du lavabo, c’était Coralie, elle me regardait à travers ce miroir :

— J’ai quelque chose d’important à te dire Mary...

— Oui, vas-y, je t’écoute, dis-je en me lavant les mains.

— Je ne veux pas que tu partes...

— Bah, je n’ai pas vraiment le choix, tu sais… répondis-je en me retournant.

Elle s’avança, me prit dans ses bras et me serra très fort.

— Eh ! Coralie ?

— Mary… tu ne peux pas partir, reste une nuit de plus avec moi, me chuchota-t-elle à l’oreille.

— Non ....ce n’est pas possible... ce n’est pas l’envie qui me manque, mais je ne peux pas faire ça à Marc... dis-je en me reculant pour voir son visage.

 

Elle avait les yeux brillants, remplis de larmes. Elle était belle même quand elle était triste. Elle détourna son regard, on entendit quelqu’un arriver. Je me dégageai de ses bras, c’était Marc qui me cherchait, pour ne pas changer. Il était quatre heures du matin, il était fatigué et voulait rentrer. La famille commençait à partir aussi. Nous avons suivi le mouvement. Au moment de se dire au revoir, Coralie me tira par le bras, à l’écart de tout le monde :

— Demain, si vous vous baladez, vous pouvez venir faire un tour du côté de chez moi.

— On verra, mais, je ne pense pas qu’on reviendra par ici et, il est grand temps que je discute sérieusement avec Marc, je ne peux pas continuer comme ça… Je me sens tellement mieux dans les bras d’une femme... dis-je en lui souriant.

— Bon, alors… au revoir, et à bientôt.

— Tu viens ? me dit Marc.

— Oui, j’arrive.

Nous sommes rentrés à l’appartement sans dire un mot. Je ne sais pas si c’est la fatigue ou le malaise qui nous maintenait silencieux. Je me sentais prisonnière dans notre relation et Coralie me perturbait trop, je ne savais pas quoi penser de son comportement. Je n’avais aucun discernement.

 

Le dimanche matin, tout le monde était levé de bonne heure, la mère de Marc avait entrepris de nous emmener au cinéma. Dans la file d’attente pour prendre les billets, devant nous, deux femmes se tenaient par la main. Marc les avait repérés tout autant que moi, et comme je ne les quittais pas des yeux, j’ai senti sa main me serrer plus fort. Il ne fit aucun commentaire. J’étais partie à rêvasser, à penser ce que serait ma vie avec une femme, à Paris, elles étaient libres. Elle était là ma place, auprès d’une femme.

Nous avons déjeuné à trois heures de l’après-midi, et arrivés au dessert, le téléphone sonna. Marc décrocha et revint à table pour me dire que c’était pour moi. Je me demandais bien qui pouvait m’appeler chez sa mère à part mes parents.

— Allô ?

— Mary, c’est Coralie ! Qu’est-ce que vous faites cet après-midi ?

— Heu… Je ne sais pas pourquoi ?

— Mon frère et ma sœur vont à Herblay pour voir ma grand-mère , si vous aviez pu m’y rejoindre, je serai restée avec vous, j’ai envie de te voir… avant que tu repartes... tu me manques déjà... dit-elle, timidement.

— Écoute, je ne sais pas, je vais te passer Marc, tu vois ça avec lui.

Marc reprit le combiné, sans grand enthousiasme, il savait que c’était Coralie et qu’elle voulait me voir. Je commençais à sentir une certaine jalousie pointer son nez. Je n’étais pas très à l’aise, je n’avais pas envie de rester seule avec lui, j’avais aussi très envie de voir Coralie, nous n’arrivions pas à nous quitter, c’était plus fort que nous. Marc revint s’asseoir à table et me dit :

— On la retrouve dans trente minutes devant la clinique d’Herblay.

— C’est loin ?

— Non, c’est à dix minutes d’ici, dit-il sans grand enthousiasme.

Nous avons rejoint Coralie, Émilie et leur frère. Apparemment, Coralie n’avait pas prévenu sa sœur qu’elle n’irait pas voir sa grand-mère, car elle le lui a seulement dit devant la clinique. Nous sommes restés tous les trois, pendant que son frère et Émilie étaient montés dans la chambre de leur grand-mère. Coralie nous proposa d’aller prendre un café dans une brasserie. Le serveur vint prendre notre commande et en attendant nos cafés, Coralie nous dit :

— Alors, vous êtes bien rentrés cette nuit ?

— Oui, sans problème répondit Marc.

— Et toi, Mary, tu repars demain ?

— Oui, demain après-midi.

 

Ce n’était pas prévu comme ça, je n’avais pas eu le temps d’en parler à Marc. Elle avait déjà mis les deux pieds dans le plat et provoqua un léger malaise. J’ai senti la main de Marc se poser sur ma cuisse, je n’osais même pas le regarder en face. Je ne pouvais pas rester une journée de plus, c’était au-dessus de mes possibilités. Coralie se doutait du trouble qu’elle avait semé, le malaise était palpable, elle continua sa conversation :

— Tu retourneras à Deauville pendant les grandes vacances ?

— J’espère ! J’irai peut-être avec les parents d’ Alex.

— Moi, je ne sais pas si je vais pouvoir y retourner, ma mère veut enlever la caravane du camping, nous n’y allons pas assez souvent et ce n’est pas très rentable.

— Alors, on ne se reverra plus ?

 

Coralie ne répondit pas et baissa les yeux. Elle était fatiguée et triste en même temps. Elle proposa qu’on aille manger un hamburger à Paris le lendemain avant que je reparte, mais Marc n’était plus d’accord. Je n’osais pas répondre ce que je pensais, j’aurai préféré revoir Coralie avant de partir, mais Marc voulait qu’on passe la dernière journée ensemble. Coralie comprenait, mais elle savait que ce n’était pas mon désir.

 

La mère de Marc vint nous récupérer devant la clinique en fin d’après-midi. Nous avons suivi la voiture d’Émilie pendant quelques kilomètres sur l’autoroute, puis nous les avons doublés juste avant de sortir de l’autoroute. Coralie me faisait des grands signes de la main auxquels je ne pouvais même pas répondre tellement j’avais le cafard. C’est la dernière image que j’ai de Coralie. Nous ne nous sommes plus jamais revues et il en était peut-être mieux ainsi... C’est une femme que j’ai longtemps aimée en secret qui a fini par se marier et avoir deux enfants. Je n’ai jamais voulu laisser la place à cet amour pour s’épanouir de peur de revivre ce que j’avais déjà vécu avec Audrey. Je n’arrivais plus à m’abandonner de peur d’être à nouveau trahie, humiliée, abandonnée...

 

Le lundi, dernier jour chez Marc, j’ai passé la matinée dans sa chambre. Sa mère travaillait, nous étions seuls. Marc s’était allongé à mes côtés, sur le lit, ses mains se promenaient sur mon corps. J’avais envie de fuir, de quitter tout de suite cet appartement, je ne supportais pas ses caresses. Petit à petit, je tentais de me dégager de ses bras. Il n’insista pas plus longtemps, comprit mon mal-être et retira ses mains de lui-même. Les yeux fixés au plafond, j’avais envie de pleurer, je ne pouvais plus parler. Je savais que j’étais en train de mettre un terme à notre relation et d’enterrer définitivement cette idée stupide de devenir hétérosexuelle. On ne devient pas autre chose que ce qu’on est au fond de soi et de son cœur. Comment le lui expliquer sans lui faire de peine ? Un de nous deux devait souffrir dans notre histoire, c’était lui ou moi, voir les deux puisque je ne le rendrai jamais heureux et qu’il ne contribuerait pas non plus à mon bonheur. Marc m’observait en silence puis il se décida à entamer la discussion :

— Mary, je crois qu’il faut vraiment qu’on parle très sérieusement tous les deux, tu ne penses pas ?

— Oui, tu as raison.

 

Ma voix tremblait, mes mains étaient moites, mon cœur s’emballait, je retenais mes larmes. Marc s’allongea sur le dos et regarda le plafond lui aussi. En prenant une longue respiration, il poursuivit :

— J’aimerais savoir comment tu te sens avec moi… sincèrement.

— Par rapport à ce que j’ai vécu avec d’autres, tu es le moins traumatisant, mais il ne se passe pas grand-chose non plus entre nous.

— Il y a toujours quelque chose qui te gêne ?

— Oui, les obstacles sont toujours présents et je ne peux pas les surmonter.

— Quels obstacles ?

— Disons que je suis plus sensible au contact des femmes, c’est une évidence.

— Quelles personnes par exemple ?

— Mes amies… i.e.s , précisai-je.

— En effet, si tes copines te font plus d’effet que moi, c’est ennuyeux… que puis-je faire pour que tu changes et que tu restes avec moi ?

— Je ne changerai pas Marc, c’est peine perdue si tu crois le contraire.

— Si je te demande de faire l’amour avec moi, c’est mission impossible, n’est-ce pas ?

— Non, je ne pourrai pas faire l’amour avec toi.

— Tu préférerais le faire avec…

— Arrête ! C’est déjà assez difficile comme ça, ne va pas t’imaginer n’importe quoi non plus !

— C’est dommage que je n’aie pas plus d’expérience, peut-être que j’aurais pu te détourner des femmes. Je voulais savoir où nous en étions tous les deux, mais tu sais, je n’abandonne jamais rien, je compte bien à ce qu’on arrive à s’en sortir tous les deux. J’attendrais le temps qu’il faudra, je t’aime Mary, et si on en venait à se séparer, je crois que je ne trouverais jamais le courage de te revoir.

Mes larmes coulaient en silence sur mes joues, j’aurais tant voulu que les choses évoluent autrement.

— Tu sais, si notre relation ne fonctionne pas, on pourra toujours rester de très bons amis, nous avons confiance l’un en l’autre, c’est important, et c’est la base d’une relation qu’elle soit amoureuse ou amicale, répondis-je.

— Si on en arrive là, je ne pourrai pas te revoir tout de suite, il faudra laisser le temps cicatriser mes blessures.

— Je comprends. En tout cas, sache que tu pourras toujours compter sur moi.

— J’ai remarqué la différence dans ton comportement, quand tu es seule avec moi et lorsque tu es avec tes amies. Ce sont les femmes qui te font sourire et te rendent heureuse, tu es totalement différente.

— À ce point-là ?

— Oui, j’aurai pu être jaloux samedi soir, et dimanche aussi.

— Tu fais allusion à Coralie ?

— Oui, elle à l’air de t’adorer... elle t’aime...

— Je suis désolée, je ne voulais pas te vexer. C’est juste une amie que j’apprécie beaucoup, son affection débordante me met un peu mal à l’aise parfois, mais, elle aime les hommes et n’a aucun souci de ce côté-là. Nous nous entendons super bien et nous ne nous voyons pas souvent surtout, cela nous manque et c’est la raison pour laquelle nous avons du mal à nous séparer quand on arrive à se voir.

— Je ne suis pas véxé, je constate simplement. Samedi soir, quand elle t’a embrassé dans le cou, tu as rougi et tu étais gênée, elle te l’a même fait remarquer d’ailleurs.

— C’est vrai, j’étais mal à l’aise vis-à-vis de toi. Pour moi, c’était un geste naturel venant d’une femme alors que je ne le ressens pas comme étant naturel venant d’un homme. Et puis, ce qui me dérangeait, c’est qu’elle ait fait ça devant toi, même s’il n’y a pas de connotation amoureuse entre nous. Elle est jeune, elle se cherche comme beaucoup de femmes à son âge et elle profite d’avoir une amie réceptive à la tendresse féminine pour exprimer son affection à tendance homosexuelle, mais moi je sais qu’elle ne sera jamais homosexuelle, elle s’intéresse tout autant aux garçons. Pour elle, c’est un moment de sa vie comme pour beaucoup de jeunes qui se cherchent, alors que moi, je sais que je ne me cherche plus, je me suis trouvée. C’est la raison pour laquelle, il ne se passera rien entre elle et moi, je ne veux pas être une expérience au risque de briser notre amitié. Elle joue beaucoup avec moi, je la laisse faire, mais j’impose mes limites. Je pense qu’on a tout simplement une complicité et on sait qu’on joue parfois avec le feu, mais qu’on ne dérapera pas dans les gestes.

— Ce doit être difficile pour toi de ne pas succomber à la tentation… dit-il.

— C’est tout autant difficile pour un homme et une femme qui sont très complices de rester de simples amis…pour les hétéros j’entends ! Disons que j’apprends justement à ne pas me laisser envahir par l’affection de mes amies, les femmes entre elles sont finalement très tendres, plus que les hommes entre eux. Elles n’hésitent pas à se toucher, s’enlacer, s’embrasser, contrairement aux hommes. Certaines de mes rencontres amicales se sont un peu brûlé les doigts avec moi, elles ne savaient plus où elles en étaient à la fin . Au début, je prenais toutes les marques d’affection très au sérieux, maintenant, je prends beaucoup de recul. Nous sommes dans une tranche d’âge où les gens ne sont pas très clairs avec eux-mêmes, c’est à moi de me protéger pour ne pas tomber amoureuse de la première femme qui m’embrasse dans le cou…

— Hum… pas facile la vie ! Ma mère est rentrée, on va manger ?

Vers quatre heures de l’après-midi, nous partions de chez lui pour aller à la gare. Nous n’avions plus rien à nous dire. Sur le quai, nous attendions l’heure du départ.

— Bon, on va se quitter là , me dit-il.

— Oui, je vais retrouver ma Normandie.

— On se revoit à Noël ?

— Nous n’avons pas d’autre week-end avant de toute façon.

— Je viendrai peut-être un samedi en voiture avant Noël, ce sera trop long sinon.

— Comme tu voudras.

— Et à Noël, je pourrai rester cinq ou six jours puisque ta mère m’aime bien !

— Pour ça, tu peux être rassuré !

— Alors je te laisse et n’oublie pas que je pense à toi et que je t’aime…

 

Je l’ai embrassé sans répondre. Je suis montée dans le train et me suis assise près d’une fenêtre, soupirant, soulagée d’être enfin seule. Je ne regrettais pas de rentrer à Rouen, ce fut un week-end très éprouvant émotionnellement. Le train démarra, le soleil commençait à se coucher lorsque nous traversions la banlieue. Épuisée, je me suis endormie.

AËL

Publié dans Coming Out

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