Descente aux enfers...

Publié le par Aël

Descente aux enfers...

J’avais décidé de laisser Mylène revenir vers moi quand elle en aurait l’envie ou le besoin, je ne voulais rien forcer, c’était inutile. J’avais demandé à ma sœur de la laisser faire, de ne pas insister pour qu’on se revoie. Au bout de quelque temps elle est revenue me demandant si je connaissais un hébergement d’accueil. Elle était recherchée par son dealer et devait quitter le domicile familial. J’ai commencé à faire des recherches sur les centres d’accueil et les associations d’aide aux toxicomanes. Je lui ai donné quelques adresses et lui ai proposé de l’accompagner si elle le souhaitait, pour le premier RV.

Finalement elle a été hébergée par un de ses amis. Elle voulait pouvoir rembourser sa dette avant de faire la démarche d’arrêter tout, elle devait donc "travailler" deux fois plus. Elle ne pouvait pas être tranquille tant qu’elle n’avait pas liquidé cette dette. Je sentais que le soutien devenait important, nous nous voyions de plus en plus et à chaque fois j’en apprenais un peu plus sur sa vie, son passé, son histoire. Ce n’était pas toujours simple  de se voir dans les meilleures conditions, Mylène tentait déjà de diminuer ses doses petit à petit, l’humeur s’en ressentait. Elle était dans un cercle vicieux, elle se prostituait pour payer sa drogue et elle se droguait pour pouvoir aller "travailler" comme elle disait. Comment trouver la porte de sortie sans être accompagnée ? Cela me semblait impossible. J’ai commencé à essayer de lui faire prendre conscience que les amis ne suffisaient pas à l’aider, qu’il fallait qu’elle se fasse accompagner par des gens vraiment compétents dans le domaine. Mylène a eu peur que je me lasse de ne rien pouvoir faire et que je la laisse tomber. À partir de là, notre histoire a pris une autre tournure. De mon côté, je commençais à m’attacher à Mylène, il était évident que je ne pouvais pas la laisser tomber, mais, il était d’autant plus évident que je ne pouvais rien faire pour elle, mon impuissance me rendait triste et impatiente pour que Mylène passe  vraiment à l’action. Un soir, je l’ai raccompagnée chez elle en voiture, elle rendait visite à ses parents e appréhendait leur accueil. Avant de descendre de la voiture, elle me dit:
— Tu vas me laisser tomber Mary ?
— Pourquoi tu me demandes ça ?
— Parce que je le sens... tu n’as plus de patience...
— Il n’y a que toi qui puisses faire quelque chose, moi je ne peux rien faire... à part te regarder te détruire tous les jours...
— Je m’en doutais que tu allais me laisser... dit-elle les larmes aux yeux.
— Je n’ai pas dit ça et je n’ai pas envie de te laisser, mais tu le vois bien... mon aide ne suffit pas, personne ne peut rien faire pour toi, tu l’as dit toi-même, sauf TOI. Alors que je sois là où pas, ça change quoi pour toi ?
— Tu ne te rends pas compte... tu ne vois rien ? Tu en fais exprès ? répondit-elle en me regardant avec des yeux écarquillés.
— Quoi ? Voir quoi ??? Que tu te cames tous les jours ? Que tu fais le tapin toutes les nuits ? Que je te vois soit défoncée soit en manque ? Que je te regarde te détruire sans pouvoir faire quoi que ce soit et que ça me rend dingue ? C’est ça qu’il faut voir ? dis-je en criant emportée par la colère.
— Au moins ça a le mérite d’être clair, répondit-elle en pleurant.
— Je suis désolée... je ne voulais pas te faire mal, mais, non je n’ai plus de patience et il serait peut-être préférable qu’on arrête de se voir quelques jours... le temps que je me calme, que tu fasses ce que tu as à faire de ton côté parce que là ma présence ne va pas arranger les choses... ça devient compliqué, tu sais...
— Tu sais pourquoi ça devient compliqué ?
— Sans doute parce que j’aimerais te sauver de cette merde et que je sais que je n’y arriverai pas...
— Il y a une solution pour toi, tu es libre, je ne veux pas te faire souffrir non plus et je sais à quel point cette merde brise les relations, alors avant qu’on en arrive à se pourrir la vie, je préfère que tu reprennes la tienne et que tu me laisses avec la mienne... Dans ma vie les amis n’existent pas Mary... il y a des dealers, des proxénètes, des clients, des putes, des toxicos et la coke... dans ce milieu-là, il n’y a pas d’amis... pas de confiance et beaucoup de peur... peur du manque, peur d’être agressée, peur des proxos, peur des clients louches, peur des flics... il n’y a pas de répits...
Devant ce tableau noir, j’étais sans voix. Entre nos deux mondes, un océan nous séparait.
— Alors si je comprends bien, l’amitié n’a pas sa place non plus entre nous ? demandai-je.
— L’amitié non, mais....
— Mais ?
Mylène détourna son regard du pare-brise pour me fixer dans les yeux. Elle se tourna vers moi, pris ma main et la serra très fort en essuyant ses larmes.
— J’ai besoin de toi Mary... dit-elle en passant sa main dans mes cheveux et en redescendant sur mon visage, caressant ma joue. Son index parcourra mes lèvres doucement alors que son visage s’approchait du mien.Elle m’embrassa comme jamais personne ne m’avait embrassée, je me suis sentie soudainement novice dans l’art du baiser... j’étais novice tout court...
Je savais que je touchais le feu du bout des doigts et pourtant, j’étais incapable de résister à cette attirance. Elle avait un don certain à 17 ans seulement... j’avais la sensation d’être toute petite dans les bras d’une femme "d’expérience". L’humilité existe aussi dans ces circonstances peu banales, elle a remplacé la colère ce jour-là. L’expérience n’est pas une question d’âge, mais de pratique, et ce, dans tous les domaines de la vie... dans sa vie sexuelle, l’exclusivité n’existait pas non plus. J’étais partie pour traverser l’océan... sans savoir nager... je me suis laissée porter par la vague et j’ai flotté aussi longtemps que j’ai pu, jusqu’au jour où, il m’est devenue insupportable de savoir que lorsque je la quittais le soir, elle allait "travailler". J’étais dans l’angoisse de ce qui pouvait lui arriver, je pensais à tout, l’overdose, l’agression, le dealer... je vivais ses peurs par empathie.

Puis un jour elle m’a annoncé qu’elle allait répondre à une proposition de film pour gagner plus d’argent et enfin finir de rembourser ses dettes.

— Quel genre de film ? demandai-je.

— Érotique...

— Érotique ou porno ?

— S’il te plaît... c’est déjà assez difficile alors n’en rajoute pas...

— Tu n’es pas obligée d’accepter...

— C’est plus sécurisant que le trottoir et c’est largement mieux payé...

— Et tu vas faire ça où ?

— A Paris.

— Avec qui ?

— C’est un interrogatoire de police ou quoi ? Mon père...

— Quoi ?? Ton père ?? hurlai-je

— Mon père biologique oui... il connait des gars qui font des films et parfois il m’appelle.

— Il est le contact qui te met en relation ou...

— C’est bon ! Tu m’emmerdes là Mary avec tes questions ! On se croirait chez les flics ! Alors OUI je couche avec mon père pour des films voilà... tu sais tout, t’es plus avancée ?

— Mais comment tu fais pour faire ça ?? dis-je dépitée.

— Bah je me shoote ! Pour moi c’est un client comme un autre... Mais tu crois que ça m’amuse ?? Tu crois que je fais ça pour le plaisir ? C’est ça que tu penses ? Ça te dépasse hein ? Tu ne peux pas comprendre Mary, il faut être dedans pour comprendre... la vie c’est de la merde ! Et s’il te plaît arrête de me regarder comme ça... je vois le dégout dans tes yeux... arrête... tu me poses des questions, je te réponds, alors si tu ne peux pas entendre la vérité, ne pose pas de question.

— Ce n’est pas toi qui me dégoute, ce sont ces mecs qui regardent ces films, ceux qui les tournent, ils profitent de toi parce que tu as besoin d’argent, beaucoup d’argent et rapidement... c’est ça qui me dégoute... les pédophiles me dégoutent oui... mais toi, tu n’as rien à faire dans tout ça, tu ne ressembles pas à ces gens dépravés, ce n’est pas ta place Mylène, regarde qui tu es ?

— Une grosse merde !

— Naaan !!! Tu es une femme, une femme remplie d’amour, une femme pleine d’attention, ton cœur ne demande qu’à donner de l’amour et tu ne le vois pas...

— Écoute, je vais faire ce film et ce sera le dernier. Je rembourse mes dettes et je fais une cure.

— Une cure ...

— Je connais un gars qui aide les toxicos au sevrage physique. Il garde les gens chez lui 8 jours, aucune visite, aucun téléphone, rien pendant 8 jours. Un médecin passe tous les jours pour la surveillance médicale.

— J’imagine que tu connais ces types et que tu sais ce que tu fais....

— Fais-moi confiance... bientôt ce sera fini... je ne veux pas te perdre...

— J’espère que ce sera la fin du cauchemar... je ne tiendrai pas plus longtemps, je suis fatiguée tu sais, je ne peux pas vivre dans l’angoisse de te perdre à chaque seringue.... sans parler du SIDA... je ne t’ai pas encore posé de question à ce sujet, mais ça me travaille, tu imagines bien... encore une belle merde ce truc !

— Je suis séropositive Mary... je le sais depuis peu de temps, je voulais t’en parler, mais...

— Bah c’est fait ! Là c’est la cerise sur le gâteau...

 

Étranglée par les larmes je ne pouvais plus rien entendre ni répondre. Mylène me serra dans ses bras et s’effondra à son tour. Je descendais dans le summum des ténèbres, je perdais pied, le tunnel obscur mesurait des kilomètres. Égarée au milieu de l’océan, je commençais à m’épuiser.

AËL

 

 

 

Publié dans Coming Out

Commenter cet article