L'association Aides

Publié le par Aël

L'association Aides

J’ai passé 3 ans en DEUG de psychologie sans avoir mon diplôme... je n’étais vraiment pas faite pour les études. Il fallait soi-disant avoir un diplôme pour trouver du travail et malheureusement, j'y ai cru le temps de continuer à cultiver l'échec scolaire. J’aimais apprendre, mais je détestais les examens et surtout, je ne comprenais pas bien pour quoi les statistiques et l’anglais faisaient partie du programme. Ces deux disciplines suffisaient à elles seules pour faire dégringoler ma moyenne générale.

Mylène a quant à elle, arrêté ses études et elle a commencé à travailler dans une entreprise de nettoyage. Elle se levait très tôt le matin pour aller nettoyer les bureaux d’entreprise avant que l'arrivée des salariés. Elle absorbait de plus en plus de médicaments, je la retrouvais souvent dans un état de "zombie" et je commençais à perdre courage. Je me rendais compte que l’amour ne suffisait pas à aider les gens. Je me demandais où elle trouvait autant de médicaments, elle me disait que c’était son médecin qui lui faisait des ordonnances. J’étais sceptique, car si c’était vraiment le cas, ce médecin était d’une inconscience extrême. Elle avait maintenant un salaire qui lui permettait sans doute d’acheter des médicaments... Je n’ai jamais su la vérité et à partir de là, j’ai perdu confiance en ce qu’elle me disait. Ce qui se passait en moi était totalement contradictoire, car j’avais beaucoup plus confiance en elle quand elle se droguait, je savais qu’elle n’avait pas peur de me dire la vérité quand je posais des questions. Sans doute n’avait-elle vraiment rien à perdre à ce moment-là. Depuis sa cure, son comportement avait changé, je sentais qu’elle me mentait. Elle savait qu’elle serait toujours dépendante de n’importe quel produit et qu’elle risquait de me perdre parce qu’elle connaissait mes limites à supporter sa dépendance aux produits.

Son état mental commençait à se dégrader, son attitude frôlait la schizophrénie. Elle devenait de plus en plus mystique, elle fréquentait souvent la cathédrale de Rouen et y laissait régulièrement des messages dans un cahier prévu pour ça. Tout le monde pouvait écrire ses souhaits, Mylène y écrivait des messages bizarres. Elle disait recevoir des lettres anonymes d’un homme qui savait tout ce qu’elle faisait comme s’il la suivait. Sa paranoïa s’accentuait. J’avais conscience que notre histoire était terminée, j’étais en train de perdre Mylène, je savais que j’allais devoir la quitter pour sauver ce qui restait de mon âme. Je ne me sentais plus à ma place, mais je ne voulais pas qu’elle se sente abandonnée... Je ne l’abandonnais pas, je reprenais seulement ma vie en main, il était plus que temps que je prenne du recul.

Entre le moment où j’ai pris conscience qu’il fallait que je mette un terme à notre relation, et le moment où j’ai pu passer à autre chose, il s’est passé plus d’un an. J’avais besoin d’aide, je suis allée m’informer dans une association pour les gens atteints du SIDA, l’association AIDES, où j’ai rencontré une équipe de bénévoles qui m’a encouragé à venir avec Mylène, pour qu’ils puissent discuter avec elle et voir ce qu’ils pouvaient faire pour me soulager dans cet accompagnement. Cette association a été une vraie bouffée d’oxygène pour moi, et effectivement, elle avait remis le doigt sur la notion d'accompagnement. Je passais de la relation amoureuse à la relation d’accompagnement, comme il était prévu à l’origine de notre rencontre, quelques années auparavant sauf que j’ai confondu les mots "accompagner" et "aimer"... ces deux mots n’allaient pas l’un sans l’autre, je les ai fusionnés, car je ne savais pas accompagner sans aimer, et quand j’aimais, je donnais mon corps et mon âme... je ne savais pas aimer sans me perdre... je donnais tout !

Quand j’ai parlé de cette association à Mylène, elle ne comprenait pas bien le sens de ma démarche, pour elle, nous n’avions besoin de personne. Nous avons eu une conversation un peu houleuse, car j’ai insisté pour qu’elle vienne avec moi.
— Qu’est-ce que tu veux qu’ils fassent tes bénévoles ? me dit-elle.
— Ils vont nous aider, nous informer sur le VIH, les traitements, les protections...
— Ils ne m’empêcheront pas de crever ! Alors à quoi ça sert franchement ? répondit-elle sèchement.
— Écoute, tu fais comme tu veux, moi j’ai besoin de parler de tout ça avec des gens concernés, avec des gens qui ne vont pas me regarder de travers parce que je suis homo, avec des gens qui ont l’esprit ouvert sur tout ! Non, ils ne t’empêcheront pas de "crever" comme tu dis, mais tu ne les as pas attendus pour chercher la mort !... Ils ne sont pas là pour ça, ils sont là pour accompagner les gens comme nous qui ne savent plus trop où ils vont avec ce putain de virus !
— Moi je sais où je vais... Tout droit dans ma tombe ! Toi tu es vivante Mary... ce n’est pas pareil... mais tu as peur de la mort... c’est pour ça que tu ne veux pas vivre avec moi... Tu ne risques rien avec une femme, le virus ne s’attrape pas comme ça, il ne faut pas écouter toutes les conneries qu’on raconte ! Tu serais séropo depuis longtemps sinon...
— Je sais que je ne risque rien...
— Alors pourquoi tu t’éloignes de moi ? Tu crois que je ne le sens pas ?
— Ce  n’est pas à cause de ça... je suis fatiguée de tout ça... j’aimerais voir autre chose.... tu as remplacé la drogue par les médicaments, il n’y a pas que moi qui m’éloigne de nous... toi aussi tu t’éloignes...
— Ah ça y est ! Nous y voilà, tu vas me quitter ! Je n’ai pas le choix pour les médocs Mary, c’est ça ou je me shoote à la coke, ou je me fous en l’air sous un train ! De toute façon, quoique je fasse je vais crever alors ne me demande pas de regarder vers l’avenir, il n’y en a pas ! Tu te rends compte de ça ? Je suis condamnée d’avance, je ne peux faire aucun projet, alors oui, j’ai besoin des médocs pour ne pas y penser ! Ma vie est foutue Mary... j’ai 22 ans et ma vie est foutue... comment veux-tu que je trouve l’envie de vivre ? Vivre pour mourir ?
— C’est pour ça qu’on ne peut pas rester seules à attendre la mort ! En attendant tu es en vie alors profites-en sans faire de projet, profite de maintenant c’est tout, mais ce n’est pas en te défonçant la tête que tu vas profiter de quoi que ce soit ! On ne sait pas combien de temps tu peux vivre, peut-être qu'il y aura un traitement... un vaccin... tu n'en sais rien parce que personne sait rien ! Alors ne gâche pas le temps que tu as, tout le monde naît pour mourir un jour, je peux avoir un accident demain et partir avant toi ! Tu n'en sais rien ! Personne ne sait si demain il sera encore en vie, personne ! Qu'on soit malade ou pas !

Je ne trouvais plus les mots pour la convaincre de venir avec moi voir les bénévoles, elle n’avait pas complètement tort dans ce qu’elle disait, elle était condamnée, selon ce qu’on racontait sur ce virus. Comment retrouver goût à la vie quand elle nous mène vers une mort prématurée ? Au fond de moi quelque chose me disait qu'elle n'allait pas mourir prématurément... c'est cette petite flamme qui me portait et que j'essayais de lui transmettre visiblement, très maladroitement. J’avais décidé de retourner à cette association, qu’elle me suive ou pas, j’avais besoin de rencontrer des gens avec qui je pourrais parler sans être jugée.

AËL

 

 

Publié dans Coming Out

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