La liberté de vivre

Publié le par Aël

La liberté de vivre

C’est lors d’une de mes visites à l’association Aides que j’ai rencontré Gilles et Léa. Ils étaient mariés depuis 10 ans et ils étaient séropositifs tous les deux. Gilles était beaucoup plus affaibli que Léa, sa maladie était à un stade avancé. Les médecins lui avaient découvert une tumeur au cerveau et il venait d’avoir une toxoplasmose. Malgré tout, ils avaient le moral tous les deux et ne perdaient pas un seul instant pour blaguer et rire, l’humour était devenu une arme de guerre contre cette maladie incurable.

Le feeling est passé tout de suite avec Léa, elle était un véritable boutentrain, j’aimais beaucoup sa vision de la vie, elle vivait le moment présent à 200 %, cela rendait les événements et les rencontres très puissants émotionnellement. Son humour était inégalable, elle est entrée dans ma vie comme un rayon de soleil. Elle apaisait mes angoisses face à la maladie, par rapport à Mylène, elle arrivait à tout dédramatiser. L’humour est un excellent remède à la déprime, au stress, aux angoisses, sous cet angle la vie est rendue plus douce.

Léa était originaire du nord, elle parlait souvent le ch'Ti, nous apprenions quelques mots courants. Nous nous sentions bien lorsque nous étions ensembles, sans doute que nous nous apportions mutuellement une bouffée d’oxygène dans nos relations de couple. Mylène m’avait littéralement épuisée, je n’avais plus d’énergie pour elle et Léa renflouait cette énergie qu’elle me transmettait à chacune de nos retrouvailles, par sa bonne humeur, par sa joie de vivre malgré les difficultés, par son humour incommensurable. Gilles étant très affaibli, Léa ne sortait plus de chez elle sauf pour aller travailler, pour aller à l’hôpital et venir à l’association de temps en temps. Elle n’avait pas de temps à se consacrer à elle-même. Je sentais l’ambiguïté pointer son nez dans note relation amicale. Nous nous sentions étouffées dans nos relations de couple respectives et nous avions besoin de nous voir pour respirer un peu. Nos rencontres devenaient de vrai bol d’air.

Un jour que je suis allée seule à l’association, nous étions installés dans le petit salon de l’accueil en train de discuter de la condition des homosexuels face au SIDA, des regards des hétérosexuels sur cette maladie qu’ils croyaient réservée aux homosexuels et aux toxicomanes. Pendant que les hétérosexuels de notre société se leurraient sur le sujet, nous cherchions toutes les informations possibles sur cette maladie, les modes de transmission n’étaient pas totalement identifiés, notamment entre femmes. Dans cet espace d’accueil, les tabous n’avaient pas leur place, l’exclusion non plus, la tolérance était naturelle pour chacun d’entre nous que nous soyons hétéro, homo, bi, transsexuel, toxicomane, tout le monde se côtoyait sans barrière. Les étiquettes n’existaient plus, nous ne parlions que d’êtres humains, quels qu’ils soient, quelles que soient les raisons de leur contamination. Tout le monde se respectait et je rêvais de vivre cela en-dehors des murs de cette association, je rêvais que la société devienne à l’image de cette association, aveugle aux différences pour les jugements, et clairvoyante sur ces mêmes différences pour se rendre compte de la richesse de l’humanité. C’est dans ce monde sans tabou et sans jugement que j’aurais voulu vivre et c’est la raison pour laquelle je me sentais à ma place dans cette association, au milieu de tous ces gens en souffrance physique et morale, qui, portés par l’amour inconditionnel, se battaient tous les jours contre un virus qui détruisait leur corps. Ils avaient tout compris de la vie, avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, il n’était plus question d’attendre demain pour commencer quelque chose. Le moment présent était devenu une nécessité de vie et non pas un art de vivre. S’aimer les uns les autres était une évidence pour s’unir contre l’exclusion de la société. Fallait-il que les gens se sentent en danger pour pouvoir abattre toutes les barrières et vivre en harmonie ? Ce qui était possible au sein d’une association était forcément transposable à la société entière. J’avais parfois envie de hurler quand j’entendais les polémiques des homophobes en particulier. C’était une injustice effarante, ces gens ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, ils ne savent pas ce qui se passe dans leur famille, encore moins chez leur voisin. Ils ne se rendent pas compte à quel point leurs idées et leurs propos peuvent être criminels. Des homosexuels mettent fin à leur jour, victimes du rejet, ils ne supportent pas les conditions de vie que la société leur inflige. J’aurais pu en faire partie, mais, mon âme en a décidé autrement, certainement pour devenir le porte-parole de ceux qui n’ont pas pu survivre face cette violence gratuite. Le point commun de l’exclusion me reliait à mes amis séropositifs. Tout comme les jeunes homosexuels pouvaient être exclus de leur domicile par leurs propres parents, mes amis séropositifs pouvaient subir l’exclusion par leur famille parce qu’ils étaient porteurs d’un virus dont tout le monde avait peur. Le virus se transmettait dans certaines conditions, mais l’homosexualité j’ai un doute ! La connerie quant à elle, est parfois contagieuse... malheureusement. Certains cumulaient les deux exclusions en même temps.

Finalement, le mélange des genres m’amenait à vivre les problématiques des hétérosexuels séropositifs et les hétérosexuels séropositifs étaient sensibilisés à l’exclusion des homosexuels. À force de voir les barrières tombées, chacun y perd ses repères basiques d’éducation et c’est comme ça sans doute qu’un jour Gilles me dit au cours d’une de ces discussions philosophiques :

— Quand j’étais jeune j’ai eu une expérience homosexuelle et franchement j’en garde un très bon souvenir, alors tu vois, si un jour Léa avait envie d’avoir une expérience avec une femme, je la comprendrai tout à fait...
— Aaaah géniaaaal ! Merci mon chéri ! se mit à crier Léa tout en riant.
— Mais oui, je ne plaisante pas Mary... Qui connait mieux une femme qu’une femme, et qui connait mieux un homme qu’un homme ? continua-t-il devant mon silence.
— Vu sous cet angle, effectivement ce n’est pas moi qui vais te dire le contraire, répondis-je. — Alors, pourquoi se mettre des barrières ? On est là pour vivre des expériences non ? Moi j’ai fait plein de trucs dans ma vie et je ne regrette pas, j’ai bien fait d’en profiter. Je ne dis pas que j’ai fait que des choses bien, mais au moins je savais ce qui me convenait et ce qui ne me plaisait pas. Si tu n’essayes rien, tu ne peux pas savoir ce que tu aimes et ce que tu détestes, ce qui te correspond ou pas. C’est comme ça qu’on apprend à se connaitre, en expérimentant. — Les gens n’osent pas vivre, il faut rester dans des cases et surtout ne jamais en sortir ! Tu ne te rends pas compte à quel point le qu’en-dira-t-on est une force phénoménale pour empêcher les gens de vivre.
— Bien sûr que les gens ont peur d’eux même, ils ont peur de leur ombre !
— Bon tu viens Mary je crois qu’on a des choses à faire nous deux ! coupa Léa en plaisantant.

Ce jour-là Gilles avait été clairvoyant sur ma relation avec Léa et j’avais bien entendu le message... Léa aussi ! Leur liberté d’esprit et leur ouverture de conscience m’avaient à la fois bluffée et rassurée. Je n’étais pas habituée à cette simplicité relationnelle et cela me plaisait beaucoup. Cela faisait un bien fou de pouvoir discuter librement, avec des gens censés sur les réalités de la vie. Enfin je découvrais que je n’étais pas seule à avoir une vision de la vie beaucoup plus large que le simple "métro-boulot-dodo", la vie c’était découvrir tout le reste !

AËL

 

Publié dans Coming Out

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