Tempête sur l'île de Tatihou

Publié le par Aël

Tempête sur l'île de Tatihou

En janvier 1996, l’association Aides avait organisé un week-end sur l’île de Tatihou, dans le Cotentin. Nous étions une quinzaine d’adultes à partir, bénévoles et utilisateurs. L’état de santé de Gilles ne lui permettait pas de nous suivre tout un week-end, Léa est venue seule. Ce fut un week-end de tempête, dans tous les sens du terme, aussi bien au niveau relationnel que du côté de la météo. L’île n’était pas très éloignée de la côte puisqu’elle était accessible en bateau amphibie. Nous avions donc prévu de passer la journée du samedi sur le continent, sauf que la météo en a décidé autrement. Nous avons dû rester sur l’île pendant 2 jours, sous la tempête. Il a bien fallu trouver des solutions pour passer le temps...

Malgré le vent qui soufflait relativement fort, je suis allée faire le tour de l’île avec Léa et quelques autres pendant que Mylène était restée au gîte. J’avais besoin de m’éloigner d’elle, je cherchais à retrouver mon énergie. Au fond de moi, je savais qu’il y aurait un avant et un après-week-end. Je suivais le groupe, mais j’avais besoin d’être seule, et ce depuis plusieurs mois. Mylène n’a participé à aucune activité de tout le week-end. Elle sentait le vent tourner, ça soufflait tellement fort... Les tensions se sont accentuées sur ces deux jours.

 

Pendant notre balade, Léa et moi avons fait plus ample connaissance, car rares étaient les moments où nous pouvions discuter en tête à tête. Je la sentais perturbée, par moment, son regard bleu océan me transperçait à tel point que j’en étais gênée.

J’ai abandonné mon parapluie au premier coup de vent lorsque nous sommes sortis du gîte, il s’est retourné et brisé ! Je commençais à être trempée, nous sommes rentrées au gîte avant les autres.

Pendant le repas du soir, Léa a fait un scandale. Elle a appelé Mylène et lui a demandé de la suivre, car elle voulait lui parler. Je m’attendais au pire, moi qui ne supporte pas de me faire remarquer, j’ai été servie ! À son retour de « convocation » Léa n’osait plus me parler, encore moins me regarder. J’avais compris que Mylène avait fait une crise de jalousie. Cet incident a jeté un froid pendant le dîner, tout le monde avait bien compris qu’il y avait un malaise entre Léa et Mylène. Les regards surpris me questionnaient, je me sentais traquée.

 

Après le repas, nous avons poursuivi la soirée devant un feu de cheminée magnifique, près du bâtiment où se trouvaient nos chambres.

Je suis allée m’asseoir près de Léa avec ma tasse de thé pour détendre l’ambiance et discuter avec elle.

Subitement, Mylène nous interrompit dans notre conversation :

— Vous allez arrêter toutes les deux ça commence à bien faire !

— Qu’est-ce qui te prend ? répondis-je interloquée par le ton de sa voix, on ne peut pas discuter tranquille ?

— Tu crois que je n’ai pas compris votre petit manège depuis le début ? Tu t’imagines que je ne vois pas clair ? Que je ne vois pas comment vous vous regardez ? Non, mais, allez-y ! Si vous voulez coucher ensemble, allez-y ! Ne vous gênez surtout pas pour moi !

— Non, mais t’es pas bien ma pauvre fille ! cria Léa, tu vas te calmer un peu ! C’est bon là, on discute, c’est quand même permis non ?! continua-t-elle rouge de colère.

 

Tout le monde s’était arrêté de parler et tous les regards interrogateurs étaient pointés sur nous. La scène tournait au délire paranoïaque, plus personne n’osait bouger. J’étais mal à l’aise, je ne savais pas quoi répondre à Mylène. Cela faisait des mois que je n’en pouvais plus et que je ne savais pas comment faire pour la quitter. Je pense que j’avais peur d’elle, car elle était imprévisible. J’étais sous son emprise.

Un des utilisateurs a vu mon désarroi et il est venu à ma rescousse en prenant la parole :

— Vous n’allez quand même pas vous disputer pour si peu les filles... tu exagères Mylène, il ne se passe rien entre Léa et Mary, d’ailleurs Léa est hétéro...

— Alors là, ça ne veut rien dire, coupa-t-elle, puisque vous êtes tous complices je vais me coucher, salut ! dit-elle en tournant les talons et en claquant la porte.

 

Elle est sortie du gîte avec perte et fracas. Nous ne comprenions pas sa crise démesurée par rapport à la réalité de la situation. Elle sentait que je lui échappais. Léa m’a suggéré d’aller la rejoindre pour essayer de la calmer un peu. Je ne supportais plus ces crises qui devenaient de plus en plus fréquentes. Elle m’inquiétait énormément, elle me stressait sans arrêt, je n’étais jamais tranquille. J’ai pris mon courage à deux mains pour aller la voir. Je n’avais rien à me reprocher, je ne l’avais pas trompée, il ne se passait rien entre Léa et moi, même si nous sentions bien que quelque chose nous liait, je n’étais pas prête à passer à autre chose que l’amitié, j’étais tellement fatiguée que je n’arrivais même plus à aimer... J’étais arrivée au bout de ce que je pouvais donner, j’étais vidée physiquement et psychologiquement... Elle ne pouvait plus rien tirer de moi, je lui avais tout donné, mon amour, mon corps, mon âme. Ce soir-là, j’ai pris conscience que j’étais en train de mourir intérieurement, c’est la raison pour laquelle je n’avais même plus la force de dire stop et d’arrêter cette relation destructrice.

Je suis allée la rejoindre dans notre chambre. Elle s’était démaquillée, prête à aller se coucher.

 

En la regardant, je savais que c’était fini, je ne pouvais plus aller plus loin avec elle.

— Tu vas te coucher ? demandai-je.

— Oui, tu peux aller la rejoindre, je sais que tu ne m’aimes plus... depuis le temps que plus rien ne va entre nous ! Elle te rendra plus heureuse que moi... répondit-elle calmement.

— Tu te fais des films avec Léa... elle est mariée depuis dix ans et elle est surtout hétéro. Ce n’est pas parce que ça ne va plus entre nous que je vais lui sauter dessus !

— Mais tu ne vois pas qu’elle est amoureuse de toi ? Tout le monde l’a remarqué à l’association, ouvre les yeux, se mit-elle à hurler, même Gilles le sait, ajouta-t-elle.

— Je ne pense pas qu’elle soit amoureuse... on s’entend bien, c’est tout. Si ça ne marche plus entre nous, en tout cas, ce n’est pas à cause d’elle, qu’elle soit amoureuse ou pas ne change rien au problème.

— Oui je sais, tu en as marre de moi. Quand tu es avec les autres, tu as le sourire, et quand tu es seule avec moi, tu le perds, dit-elle amèrement.

— C’est vrai, je n’en peux plus de notre relation, j’ai tout donné, je ne sais plus quoi faire, ce n’est plus de mon ressort, il faut que tu acceptes de te faire soigner sérieusement, je n’ai plus d’énergie à donner.

— C’est ça ! Dis que je suis folle pendant que tu y es !

— Je ne sais même plus quoi penser, ce n’est pas de moi dont tu as besoin, mais d’un médecin, voire d’une hospitalisation...

— Tu veux m’enfermer à l’ HP pour te débarrasser de moi !

— Ce n’est pas moi qui vais t’enfermer dans un hôpital, c’est à toi de décider de ce que tu veux faire de ta vie. En ce qui me concerne, je ne veux plus rester dans notre relation destructrice, je n’en peux plus. Je te laisse, je vais faire un tour.

— Bien sûr, tu vas me faire croire que tu vas aller prendre l’air avec cette tempête !

— Crois ce que tu veux, ça n’a plus d’importance... dis-je lassée par sa paranoïa.

 

Je suis sortie de la chambre en refermant la porte tout doucement derrière moi. Je descendis les escaliers qui m’amenèrent à la sortie. Le vent soufflait encore très fort, mais il ne pleuvait plus. Il faisait nuit, la pleine lune éclairait les nuages qui défilaient à grande vitesse dans le ciel. Je suis restée là un instant à les contempler puis je suis retournée vers le gîte où étaient restés les autres. À travers la fenêtre, je voyais le feu de cheminée qui flambait et Léa assise juste devant. Était-elle amoureuse ? Que se passait-il ? Je ne maitrisais plus rien de ma vie, je voulais changer de vie, je voulais être heureuse , avoir une vie normale. J’avais le sentiment de sortir de l’enfer de la folie. Mylène m’aimait, mais ce n’était pas de cette façon-là que je voulais être aimée, pas à travers tous ses délires. J’avais la sensation qu’une page était en train de se tourner. Je ne suis pas rentrée dans le gîte, j’ai pris la direction de la plage pour écouter la mer déchaînée. Mes yeux se perdirent dans le noir de l’océan, mon esprit s’envola vers un horizon nouveau. J’ai laissé le vent emporter tout ce qui ne m’appartenait plus. Je me suis sentie soudainement délivrée, soulagée d’un poids qui m’empêchait de respirer normalement. Je me sentais enfin libre. J’ai laissé sur cette île les chaines qui m’emprisonnaient dans la folie de Mylène.

 

Comble du hasard, nous étions sur les lieux d’une ancienne maison de redressement pour adolescents difficiles (les enfants de Summerhill). Les adolescents qui passaient par là apprenaient à prendre un nouveau départ dans la vie. Ce lieu a gardé cette énergie où il était naturellement adéquat pour repartir sur une autre base. La tempête a tout nettoyé sur son passage. Rien n’est dû au hasard... je laissais sur cette île les six dernières années de ma vie.

La pluie m’obligea à rentrer rejoindre le groupe. Il était tard, tout le monde s’apprêtait à aller dormir. Quand je suis arrivée dans la chambre, Mylène dormait déjà. J’ai eu du mal à trouver le sommeil, mais je me sentais sereine.

Le lendemain, la météo ne nous permettait pas de traverser vers le continent, nous avons attendu l’autorisation toute la journée en vain. La tension a commencé à monter le soir quand nous avons compris que nous allions devoir attendre pour rentrer chez nous. Le bateau amphibie est venu nous chercher en début de soirée. Nous avons traversé de nuit, j’étais assise entre Mylène et Léa, sur un banc étroit et inconfortable. Chacun d’entre nous gardait le silence. Perdus dans nos pensées, le quotidien nous rattrapait avec ses tracas habituels.

La mer était encore bien agitée, je m’agrippais au banc des deux mains, pas vraiment très rassurée. Ma main droite frôlait celle de Léa, je sentis la sienne se rapprocher et venir se poser sur la mienne, nos doigts entrelacés se sont serrés très fort. Nous sommes restées accrochées l’une à l’autre ainsi sans bouger, sans parler jusqu’au continent. Une fois de l’autre côté, nous nous sommes dispatchés dans les voitures en fonction des lieux d’habitation de chacun pour permettre au chauffeur de chaque véhicule de ne pas faire trop de kilomètres entre les uns et les autres. Du coup, Mylène est montée dans une autre voiture que la mienne et je me suis retrouvée avec Léa.

 

Fatiguée par cette tempête météorologique et émotionnelle, la route du retour a été très silencieuse jusqu’à Rouen. Nous avons déposé Léa en premier, et Manu m’a ramené chez moi. Nous avons discuté un petit moment tous les deux, car il était triste de voir que ses parents n’acceptaient pas sa séropositivité. Il souffrait de se sentir rejeté. Sacrée tempête ou tempête sacrée...

AËL

 

 

Publié dans Coming Out

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