Enfin, le dernier train !

Publié le par Aël

Enfin, le dernier train !

La nuit fut très courte et pas vraiment réparatrice. Je n’avais pas le temps de trainer au lit, je devais préparer la soirée. Léa avait prévu de s’occuper du repas et nous devions aller faire les courses ensemble. Seulement Miléna, au bord de la crise de nerfs, avait décrété que nous irions rendre visite à Michelle, une des bénévoles de l’association Aides qui nous accompagnait très souvent sur notre cheminement. Elle s’imaginait que Michelle allait pouvoir l’aider à remettre les choses dans l’ordre entre nous.

Nous sommes donc allées chez Michelle toutes les deux en début d’après-midi. Michelle me connaissait très bien et elle savait que j’étais en train de quitter Miléna pour vivre une grosse illusion avec Léa. Quelque part, j’avais conscience de cette illusion, mais sans doute fallait-il que je la vive pour m’en débarrasser définitivement. Je ne voulais plus avoir cette impression de passer à côté de ma vie. Michelle n’a bien sûr pas essayé de me faire changer d’avis, elle savait qu’elle perdrait son temps. Certaines expériences ont besoin d’être vécues pour être libérées totalement. Michelle avait la sagesse de son âge, c’est la raison pour laquelle nous nous entendions très bien. Même si elle savait que je prenais un chemin sans issue, elle n’avait aucun jugement. Elle m’éclairait sur les différentes possibilités et me laissais vivre comme je l’entendais.

 

Après ce petit entretien, nous sommes allées rejoindre Léa pour faire les courses. L’ambiance était tellement tendue que Léa était prête à rentrer chez elle. La culpabilité la rongeait, elle pensait qu’elle était responsable de notre séparation imminente. Nul ne peut être responsable des choix que les autres font. J’étais libre de rester ou pas avec Miléna, la décision me revenait à part entière. D’autres facteurs sont entrés en ligne de compte dans ce choix, des sensations inconscientes que je n’expliquais pas et qui se passaient clairement dans mon corps, pas seulement dans ma tête ou dans mon coeur.

 

La journée s’est déroulée entre rires et larmes et le soir nous avons reçu nos amis comme il était prévu. La soirée fut très hétéroclite avec à notre table, un curé... homosexuel... séropositif ! hé oui, rien que ça ! Je ne le connaissais pas, c’était un ami de Léa, mais il a passé la soirée à analyser tout le monde en un tour de table. Très vite, il a tout compris sur la situation délicate dans laquelle se trouvait notre trio. Sa vision de la vie a apporté un nouvel éclairage pour apaiser les tensions entre Miléna et Léa. Elles sont allées discuter toutes les deux dehors, profitant d’une pause cigarette. À mon tour, je suis allée parler avec Miléna pour mettre les pendules encore une fois à l’heure.

 

Vers 5 h du matin, tout le monde est parti, Miléna est allée se coucher, Léa et moi sommes restées dans le jardin. Dans les bras l’une de l’autre, nous nous sommes promis qu’on garderait toujours cette franchise entre nous quoiqu’il arrive, qu’on ne se tromperait jamais, et qu’on se dirait les choses si notre histoire devait évoluer défavorablement. Pendant que nous discutions, nous avons entendu du bruit du côté de la voiture de Léa. Elle commençait à avoir peur que quelqu’un essaye de lui casser sa voiture, je suis allée allumer le lampadaire, car il ne faisait pas encore tout à fait jour. Nous n’avons vu personne, nous sommes montées dans la voiture et Léa a démarré pour faire un tour de quartier. Elle est allée vers le cimetière pour se garer sur le parking et a arrêté le moteur de la voiture. Elle m’a regardée avec un grand sourire, je n’ai rien vu venir ! Elle a mis les sièges en position couchette puis elle s’est rapprochée de moi pour m’embrasser. Nous étions libres !

 

Ses gestes étaient sans hésitation, elle n’avait plus peur et suivait ses désirs. Comme disait Gilles : "Qui connait mieux une femme qu’une femme ?" Et qui connaissait mieux sa femme si ce n’était Gilles ? Il n’y a pas d’initiatrice entre femmes, elles se connaissent tellement bien que les gestes sont naturels et intuitifs. Elle déboutonna ma chemise de haut en bas et fit sauter le bouton de mon jean. Ses mains douces parcouraient mon corps chaud frissonnant de plaisir et de désir contenu depuis tant de temps. Je me croyais dans un rêve, j’osais à peine y croire. Nos yeux ne se quittaient plus comme pour immortaliser cet instant dans notre mémoire, comme pour sortir du rêve et regarder la réalité en face. Nous avons fait l’amour dans la voiture, en plein jour, une pure folie !

 

Deux heures après, Léa m’a déposée chez moi, je suis allée dormir seulement deux heures dans le lit de mon frère quand, tout à coup, Miléna qui déambulait dans la maison en pleurant est venue me secouer pour me réveiller. Elle voulait qu’on discute... Quand j’ai ouvert les yeux, un mal de tête terrible m’empêchait de parler. Je n’étais pas en état d’écouter qui ce soit mais Miléna souffrait de cette situation. Elle me disait que je lui faisais mal de la quitter. Je ne pouvais rien répondre, je n’ai fait qu’écouter sa souffrance, je ne voyais pas ce que je pouvais faire d’autre. Nul ne peut se forcer à aimer. Je ne comprenais pas pourquoi elle s’infligeait encore plus de souffrance en restant plus longtemps, elle aurait dû reprendre le train beaucoup plus tôt. Sans doute espérait-elle me faire changer d’avis avant la fin de la journée...

 

Elle pensait avoir le contrôle sur moi, son emprise ne fonctionnait plus, c’est ce qui la rendait malheureuse, plus que tout le reste. Elle s’obstinait au lieu de lâcher prise. Je ne voyais pas d’amour dans son attitude, je ne ressentais que de l’entêtement, de l’attachement, de l’emprise, mais l’amour, c’est autre chose. Son comportement me confortait de plus en plus dans ma décision, je savais que je ne me trompais pas en la quittant, même si je prenais un chemin plus qu’incertain avec Léa, je le décidais en toute conscience.

 

Léa est revenue en début d’après-midi et nous emmena chez les amis qui étaient avec nous la veille. Ils nous avaient invitées à prendre le café. Léa pensait que Miléna serait repartie compte tenu des circonstances, sauf qu’elle est restée jusqu’au bout, elle a pris le dernier train du dimanche soir ! Faut-il avoir si peu d’estime pour soi-même pour subir autant de souffrance ? J’avais mal pour elle, car elle s’infligeait vraiment une épreuve qu’elle aurait pu abréger si elle l’avait décidée.

 

Il était 23 h lorsque je me suis retrouvée seule avec Léa sur le quai de la gare où nous avons accompagné Miléna. Quel soulagement de voir partir ce train... enfin, la fin d’un supplice insupportable pour tout le monde. Cette fois, l’histoire était bien terminée.

Nous avons repris la route de la maison, Léa est restée quelques heures de plus. Nous avons pu prendre le temps de nous découvrir à nouveau, malgré la fatigue, nous avons réussi à trouver au fond de notre coeur, les ressources nécessaires pour faire l’amour, à l’abri des éventuels regards... Ce week-end s’est achevé en beauté et dans l’amour.

AËL

Publié dans Coming Out

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