Face à la réalité

Publié le par Aël

Face à la réalité

Après ma journée de travail, j’ai téléphoné à Léa pour savoir où elle en était dans ses démarches pour préparer l’inhumation de Gilles. Elle m’a demandé de passer chez elle le soir.

Nous avons dîné ensemble et une fois que nous avons pu être seules toutes les deux, quand son père est allé se coucher, nous avons pu discuter un peu et revenir sur ce qui s’était passé la veille à l’hôpital.

— Tu sais, quand tu es sortie de la chambre hier soir, j’ai dit à Gilles qu’il pouvait partir, que j’allais être forte et continuer à me battre.... me dit-elle.

— C’est à peu près ce que je lui ai dit aussi, répondis-je, qu’il pouvait partir en paix et que je serai toujours là pour te soutenir...

— C’était ce qu’il attendait... d’être rassuré...

— Oui, sans doute...

— J’ai parlé de nous à mon père, continua-t-elle.

— Ah bon ? Et alors ?

— Je lui ai dit que je voulais changer de vie et que j’aimais une femme... Je voudrais qu’on vive ensemble Mary...

— Tu ne crois pas qu’il est un peu tôt pour se décider ?

— Trop tôt ? Depuis le temps qu’on rame ? Je ne suis peut-être pas homo, mais je suis sûre d’une chose, c’est que tu es la femme de ma vie, il n’y en aura pas d’autre.... dit-elle.

— Et ton père ? Il en pense quoi de vivre avec deux femmes ?

— Il est libre de faire ce qu’il veut, soit il accepte et il reste, soit il prend son apparte...

 

Je savais que Léa était sous le choc du départ de Gilles et qu’elle voulait déjà combler le futur vide qu’il laisserait. Je savais aussi que je comptais beaucoup pour elle en dehors du vide que j’allais remplir, mais de là à changer de vie, je n’y croyais pas. Personne ne peut remplacer personne. Ce genre de décision prise sous le coup de l’émotion ne peut pas être raisonnable. J’ai laissé parler Léa en me disant que l’avenir nous dirait quel sera notre chemin. Je suis rentrée chez moi pas du tout convaincue.

 

Léa a été très prise avec les démarches, l’inhumation de Gilles qui a eu lieu en région parisienne et sa propre santé, car elle était très fatiguée. Quelques semaines après la cérémonie, Léa m’annonça qu’elle voulait quitter sa maison pour déménager dans une autre ville, et souhaitait que nous vivions ensemble dans cette nouvelle demeure. Son père acceptait la situation et restait avec nous. En trois semaines elle a réussi à trouver une autre maison en location sur la rive gauche de Rouen. Je me rapprochais du coin de mon enfance, nous étions à deux ou trois kilomètres de chez mes grands-parents et comble du hasard, dans le même lotissement que ma marraine, la sœur de mon père, que je n’avais pas revue depuis l’âge de 5 ans. Il n’était pas question que je lui rende visite, elle n’a jamais su que nous habitions l’une à côté de l’autre, mais j’avais peur d’y croiser mes grands-parents paternels voire mon père...

J’ai prévenu ma mère que je quittais la maison, trois semaines seulement avant l’emménagement. Elle était un peu perturbée et inquiète, elle m’a dit qu’elle laisserait ma chambre en état au cas où... Cela lui rappelait sans doute quelques souvenirs la concernant ou alors, elle était visionnaire...

 

Nous avons emménagé dans une grande maison avec quatre chambres. Nous n’avions pas besoin de si grand, mais Léa s’était tellement précipitée pour trouver quelque chose tout de suite... elle a revendu une partie de ses meubles, car le décès de Gilles avait creusé dans le budget plus que prévu. Elle s’est débarrassée de sa voiture pour en acheter une plus petite.

Peu de temps après notre installation, Léa a déclaré un zona. Elle souffrait tellement que nous sommes allées voir une guérisseuse, une souffleuse de feu. Nous ne connaissions pas du tout cette pratique, cette dame était la mère d’un des bénévoles de l’association Aides. Léa est allée la voir trois fois, c’est le protocole habituel,et elle a été soignée alors qu’elle n’y croyait pas du tout.

 

Ensuite, au fil des jours, Léa s’est enfoncée dans la dépression. Elle pleurait sans arrêt et fumait le cannabis à longueur de journée. Elle s’enfermait dans cette prison de la drogue qui nous éloignait l’une de l’autre. De mon côté la colère montait, car je savais depuis le début que nous n’étions pas faites pour vivre ensemble. Je pouvais la soutenir sans pour autant me perdre dans cette relation, sans pour autant tout donner de moi. J’étais consciente de ce que je vivais et pourtant, je ne pouvais pas m’empêcher de recommencer le même scénario !

 

La consommation de cannabis l'entraina dans des problèmes financiers, la communication entre nous n’était plus possible. Un soir après une dispute j’ai téléphoné à ma soeur pour qu’elle vienne me chercher, je n’en pouvais plus. Trois semaines de vie commune ont réussi à me détruire psychologiquement et nerveusement. J’avais besoin de me retrouver seule face à moi-même, juste le besoin vital d’être seule. J’ai pris quelques jours de congé et je suis retournée chez mes parents. Ils ne m’ont posé aucune question et m’ont laissé tranquille. En ouvrant la porte de ma chambre, j’ai vu que rien n’avait bougé, je me suis effondrée en larmes avec la sensation d’avoir juste fait une parenthèse de trois semaines dans ma vie. Je sentais que ma place était là, en sécurité, et que j’avais bien du mal à me sentir en sécurité ailleurs.

 

Ma soeur se demandait ce qui se passait, j’étais touchée par son attention, car nous n’avions pas tellement de communication toutes les deux. Elle est venue me chercher dès que je l’ai appelée sans me poser de question. J’étais à la fois soulagée de retrouver le cocon familial, car j’allais pouvoir me reposer et en même temps, j’étais face à moi-même et à mes difficultés à faire ma vie. Léa avait besoin d’une épaule, pas d’une "femme dans sa vie". Une partie de moi voulait sans doute répondre à sa demande.

 

Au bout d’une semaine de retour chez mes parents, Léa est venue me voir. Elle ne supportait pas l’idée qu’on se sépare et voulait qu’on essaye de nouveau à vivre ensemble. Elle avait besoin de temps pour faire surface, mais elle pensait pouvoir y arriver pour notre couple, car elle m’aimait et ne voulait pas me perdre. Moi aussi j’aimais Léa, mais je me sentais à côté de ma vie. Je n’arrivais pas à voir clair sur ce que je souhaitais vraiment, je suivais la vie selon le vent qui tournait. J’étais tiraillée entre mes sentiments et ce que je pressentais réellement de notre relation. Nous nous aimions, mais sans doute pas suffisamment pour être en harmonie au quotidien. Les blessures affectives et émotionnelles de l’une et l’autre s’entrechoquaient régulièrement. J’avais la sensation qu’on se connaissait pourtant depuis bien longtemps.

 

J’admettais que la vie était rude pour Léa, que j’étais peut-être exigeante par rapport à ce qu’elle pouvait supporter et surmonter. Nous avions perdu un maillon de la chaine, Gilles nous manquait énormément, c’était comme si un lien s’était rompu aussi entre nous deux.

J’ai suivi Léa dans ses projets de vie, mais la situation s’est dégradée avec son père. L’ambiance était endue, je n’étais pas certaine qu’il accepte si bien que cela le changement de vie de sa fille. Il ne s’exprimait jamais, nous ne savions pas vraiment ce qu’il ressentait. Il a repris contact avec sa famille dans le nord et un beau jour, il décida de partir prendre un appartement dans le nord, car il avait retrouvé une ancienne amie. Il n’était plus possible pour Léa et moi de garder la maison, nous avons demandé un logement HLM sur Rouen.

 

Dans un premier temps, cela nous a fait un bien fou de nous retrouver toutes les deux, l’ambiance était plus sereine jusqu’au jour ou, un appel téléphonique à 1 h du matin nous annonça une catastrophe : la sœur et le beau-frère de Léa venaient de succomber à un accident de voiture terrible. Ils s’étaient encastrés sous un camion qui leur a barré la route en campagne. Ils laissaient derrière eux une fille unique de 17 ans.

Ce drame a détruit Léa et sa famille. Son père a fini par lâcher son appartement avec tous les meubles pour aller vivre chez son fils. Au bout de quelque temps, le fils ne supportait plus son père, il le renvoya chez nous du jour au lendemain sans préavis. Léa était en pleine dépression, l’ambiance était plus que tendue entre nous trois. Il est arrivé un moment ou j’ai dû prendre une décision pour ne pas sombrer avec eux. La cohabitation à trois dans cet appartement était insupportable. J’ai décidé de prendre mon appartement.

 

Enfin, je prenais ma vie en main et seule ! C’était en janvier 2002, j’avais 31 ans... La vie fait bien les choses, je suis partie au moment où un autre drame était en train d’éclater, mais cette fois dans ma famille et me touchait de très près puisqu’il s’agissait de ma mère. J’ai été obligée de me recentrer sur mes proches et sur moi-même, ce que j’avais tendance à oublier depuis toujours. Cette épreuve m’a ramené dans ma vie et ce sera l’objet du prochain livre...

AËL

 

 

Publié dans Coming Out

Commenter cet article