Le choc des sentiments

Publié le par Aël

Le choc des sentiments

Mélina s’était mise en tête de me sortir du "monde des morts" comme elle disait, pour me ramener dans celui des vivants... comme s’il y avait deux mondes alors que pour moi les deux ne faisaient qu’un sans séparation. Elle ne supportait pas de me voir perdre mes amis un par un. J’allais passer de plus en plus de temps en visite à l’hôpital, en soins palliatifs pour retrouver ceux qui ne pouvaient plus se rendre à l’association et qui étaient en train de nous quitter. À cette période-là, je passais effectivement plus de temps au CHU qu’à l’association, et pour cause, nous avons perdu six amis en 7 mois. C’était l’hécatombe, j’étais habituée à la fois à ne pas m’attacher et à vivre en même temps des émotions décuplées, qu’elles soient tristes ou gaies, elles étaient justes, hors normes. Nous n’avions pas d’autre choix que d’accepter la mort comme faisant partie de la vie à part entière.

 

Mélina s’est entêtée à vouloir me faire vivre autre chose en me demandant de venir vivre avec elle à Paris l’été suivant notre rencontre, soit quelques mois plus tard. Elle croyait que ce serait une excellente solution pour que ma vie devienne plus constructive.

Entre temps, j’avais repris contact avec Léa, je lui ai même présenté Mélina lors d’un week-end où elle était sur Rouen et le feeling était très bien passé. J’ai présenté d’autres amis de l’association à Mélina pour qu’elle se rende compte que mes amis ne m’apportaient pas que de la tristesse mais aussi et surtout, énormément de vie. Elle a pu comprendre quelle était notre façon de vivre.

 

À partir du moment où Mélina m’a parlé de projet d’appartement, quelque chose s’est brisé en moi comme si elle m’avait coupé les ailes. J’avais la sensation de perdre ma liberté intérieure, ma liberté d’être tout simplement, comme si je perdais une partie de moi-même et je n’arrivais pas à expliquer cela. Des portes se sont fermées, jusque dans mon corps qui ne supportait plus certains gestes soi-disant amoureux. Les projets d’appartement m’angoissaient, j’avais de plus en plus de mal à rester tout un week-end seule avec Mélina, je multipliais les soirées amicales pour remplir le vide que j’étais en train de créer entre nous.

 

J’avais aussi repris contact avec Mylène qui elle, vivait déjà avec une autre femme... ce fut l’occasion de faire une nouvelle rencontre, celle de Valérie, une femme de fort caractère et d’apparence très masculine. Nous nous retrouvions toutes régulièrement à l’association et tout le monde s’entendait à merveille. Nous organisions des repas une fois par mois le dimanche midi dans le local de l’association, c’était l’occasion de voir un peu tout le monde, surtout ceux qui ne pouvaient pas être disponibles en semaine sur les heures de permanence. Nous passions généralement une excellente journée entre rires, larmes et chansons de Starmania.

 

Le jeudi 04 juin 1996, alors que je dormais encore ce matin-là, ma sœur vint me réveiller en larmes. Mon grand-père avait succombé à une crise cardiaque très tôt dans la matinée, sur son lieu de vacances, près de Deauville. Ma grand-mère avait fait appeler ma mère sur son lieu de travail par l’intermédiaire d’une de ses voisines du camping. Ma mère a ensuite prévenu ma sœur qu’elle rentrait à la maison pour repartir avec son frère Jean-Paul à Deauville.

 

Je me suis levée ne réalisant pas vraiment ce qui se passait, je suis allée directement sous la douche. Ce n’était pas possible que mon grand-père soit parti, subitement, sans alerte… Il y avait tellement longtemps que je ne l’avais pas vu… Je n’avais pas assisté aux derniers repas de famille, même pas pour l’anniversaire de mon frère le mois dernier, j’étais trop prise par le temps avec mon travail, Miléna et Léa, je n’avais même pas fêté mon propre anniversaire. C’était une coutume chez nous toutes ces fêtes, je ne suis pas très tradition.

Qu’on soit malade ou pas, je prenais conscience que la vie ne tenait qu’à un fil, qu’on pouvait disparaitre du jour au lendemain et que devant la mort nous étions tous égaux sur un point, c’est qu’elle ne prévient pas. Il ne s’agit pas de profiter du présent qu’avec ceux qui sont en sursis, mais aussi avec tous les gens qu’on aime, car leur présence n’est jamais un acquis. J’avais la sensation d’avoir négligé ma famille par manque de temps et je m’en mordais les doigts. Je ne savais même plus quand j’avais vu mon grand-père pour la dernière fois.

Ma mère est arrivée en pleurs, mon oncle est arrivé peu de temps après, bouleversé. J’ai décidé de les accompagner à Deauville rejoindre ma grand-mère qui était seule et nous attendait. Ma mère voulait conduire, mais au bout d’une dizaine de kilomètres, elle a laissé mon oncle prendre le relais, elle n’arrivait pas à se concentrer sur la route. J’étais assise à l’arrière, paralysée, incapable de décrocher un mot.

 

Arrivés au camping, nous avons retrouvé ma grand-mère assise autour de la table dans son Mobil-Home avec une voisine qui lui tenait compagnie et s’est éclipsée dès que nous sommes entrés. Ma grand-mère s’est levée et s’est jetée dans les bras de ma mère. Je n’avais jamais vu ma grand-mère pleurer, j’avais une boule en travers de la gorge qui m’étranglait de plus en plus. Puis elle s’est approchée de moi, je l’ai prise dans mes bras et je l’ai serrée très fort. Les larmes me sont montées aux yeux, je suis sortie prendre l’air.

Il fallait maintenant penser à toutes les démarches rapidement. Ma mère et mon oncle avaient rendez-vous avec les pompes funèbres, il ne fallait pas trainer. Je suis restée au Mobil-Home avec ma tante qui était venue aussi, pour préparer les valises de ma grand-mère. Lorsqu’on a ouvert la chambre où mon grand-père est décédé, une drôle d’odeur s’échappait, nous avons aéré, cela sentait la mort… Je n’osais pas entrer dans la chambre, j’avais mal au cœur, mal au ventre, c’était horrible. Après avoir rangé toutes les affaires, nous sommes allées faire un tour dans le camping, histoire de respirer l’air frais en attendant ma famille revenir.

 

Nous sommes rentrées à la maison, ma grand-mère devait rester chez moi quelque temps.

Le lendemain, je travaillais, je n’ai pas voulu me faire arrêter de peur de tourner en rond chez moi, de me renfermer un peu plus sur moi-même. J’ai pris mon poste comme d’habitude, sans rien dire à personne. Je n’avais pas beaucoup dormi, j’étais mal. Au bout de quelques minutes, le manager est venu me voir, s’inquiétant de mon état anormal.

— Ça ne va pas ? me demanda-t-elle.

Je l’ai regardée, incapable de sortir un mot.Je lui ai fait signe d’un non de la tête.

— Qu’est-ce qui se passe ? insista-t-elle .

 

Les larmes sont montées, les mots restaient bloqués dans ma gorge. J’ai attendu quelques secondes avant de pouvoir lui expliquer que mon grand-père était décédé la veille. Elle regrettait d’avoir tant insisté pour avoir une réponse, et moi je ne pouvais plus cacher ma peine. Elle me proposa de rentrer chez moi, j’ai refusé. Elle m’a donc changé de poste pour que je ne sois pas en contact direct avec la clientèle. Mon patron est venu me parler après mon service pour me proposer de poser des jours de congé. Je n’ai pris qu’une journée pour l’inhumation.

 

Ma grand-mère a passé une semaine chez moi et elle est ensuite allée chez mon oncle. Je n’avais jamais assisté à une cérémonie d’inhumation pour ma famille. Je n’ai pas eu d’éducation religieuse, tout cela était totalement inconnu pour moi. J’ai beaucoup de mal à écouter les messes, les discours me semblent tellement déplacés par rapport à la réalité de la vie. J’allais à la cérémonie par respect pour ma grand-mère, mais pas par conviction. Autant la spiritualité m’attirait, autant je ne supportais pas la religion en général.

 

Quand j’ai vu ma grand-mère soutenue par deux de mes oncles pendant le discours du prêtre, les yeux rivés sur le cercueil, prête à s’écrouler, ce fut un véritable cauchemar. J’ai craqué en ressentant sa douleur. L’église était pleine à craquer, mon grand-père était quelqu’un très apprécié, il était toujours prêt à rendre service à tout le monde, il était connu dans le quartier.

Après l’église, nous sommes allés au cimetière, et là, au moment où l’on descendait le cercueil du corbillard, j’ai entendu ma grand-mère murmurer : « Vivement que je le rejoigne ». Cette phrase résonnait dans ma tête et déclencha la peur de perdre ma grand-mère. Mes grands-parents devaient fêter leurs 50 ans de mariage 5 mois plus tard… Comment allait-elle assumer cette solitude ? Cette souffrance ? Cet abandon ? J’avais mal de la voir souffrir. Elle était pourtant très entourée, mais face à ce genre de souffrance, nous sommes inévitablement toujours seuls. L’impuissance de ne pouvoir soulager ma grand-mère m’attristait d’autant plus.

Après deux semaines d’hébergement chez ma mère et mon oncle, ma grand-mère a réclamé à rentrer chez elle. Une surveillance a été mise en place avec le médecin, ma mère l’emmenait faire ses courses toutes les semaines et elle l’invitait un week-end sur deux, en alternance avec mon oncle… La vie a repris son cours tout doucement avec ces aménagements psychologiques et matériels.

 

Cette tragédie familiale n’arrangeait en rien mes projets avec Miléna. J’avais d’autant plus peur de partir et de m’éloigner de ceux que j’aimais, j’avais peur de ne pas pouvoir être assez présente auprès de ceux qui avaient besoin de moi.

 

À la fin du mois de juin, je voulais voir Léa pour lui parler du projet d’appartement que Miléna voulait mettre en place rapidement. Je savais que cette nouvelle ne l’enchanterait pas, car j’allais devoir quitter Rouen à un moment où je sentais pertinemment qu’elle aurait besoin de soutien. Elle est passée chez moi dans la semaine juste avant que Milèna ne vienne en week-end chez mes parents qui étaient partis en vacances. J’étais seule à la maison. Dès son arrivée, elle était encore dans entrebâillement de la porte, qu’elle commença à entamer la discussion :

— Alors, qu’avais-tu à me dire de si important ? me demanda t-elle.

— Je voulais te parler d’un projet...

— Avec Miléna ? répondit-elle du tac-o-tac.

— Oui...

— Ah vous allez vivre ensemble ? C’est une bonne nouvelle !!

— Disons que... c’est prévu oui...

— Elle va venir à Rouen ?

— Non, c’est moi qui vais partir sur Paris... dis-je en regardant son visage se décomposer soudainement.

— C’est une blague ? Dans combien de temps ?

— Assez rapidement puisque ce mois-ci je passe mes vacances sur Paris pour chercher un appartement...

— Ah non ! Ce n’est pas possible ça Mary ! me dit-elle les larmes aux yeux, paniquée par l’échéance rapide.

— Pourquoi ce n’est pas possible ? Paris ce n’est pas le bout du monde... je reviendrai régulièrement voir ma famille et mes amis... dis-je pour la rassurer.

— Mais non ! Tu ne peux pas me laisser ! Ce n’est pas possible... insistait-elle... Tu ne veux pas comprendre ou quoi ? C’est une catastrophe là Mary...

— Non, je ne comprends pas ta réaction effectivement, c’est démesuré là... je ne te laisserai pas tomber, tu es mon amie, je serai là...

— Tu me parles d’amitié ? Alors tu n’as vraiment pas compris...

— Arrête Léa, ça suffit ! Tu ne vas pas me parler d’amour maintenant sous prétexte que je vais partir ! C’est quoi notre relation ? Tu es hétéro et tu n’as pas le courage d’assumer tes désirs envers moi, tu me fuis dès que je t’approche, tu me mets des barrières dès que j’ai envie d’aller plus loin, tu n’es pas prête à franchir le pas, alors ne m’empêche pas de faire ma vie, s’il te plaît, ne joue pas à ça... dis-je sous la pression de la colère.

— D’accord tu as raison, je n’assume pas, je n’ai jamais fait l’amour avec une femme, je ne sais même pas si cela me conviendrait. Comment veux-tu que je le sache maintenant ? Tu ne vas pas tromper Miléna pour que je puisse avoir le coeur net dans ce que je ressens ? J’ai peur de l’inconnu oui... mais je suis sûre d’une chose, c’est que ce sera toi et pas une autre ! Tu m’appelles ce week-end quand Miléna sera arrivée ? On va faire la fête avant que tu partes ! dit-elle en se dirigeant vers la sortie du jardin et remonter tout de suite dans sa voiture. Elle a baissé la vitre après avoir démarré et rajouta :

- Tu m'appelles Mary... j'attends ton coup de fil... A ce week-end.

 

Elle démarra en trombe. J’étais tellement sidérée que je ne trouvais plus les mots pour répondre, je m’attendais à ce qu’elle me retienne par les sentiments et quelque part, j’étais déçue qu’elle ne me fasse pas confiance sur le fait que quoiqu’il arrive, pour Gilles ou pour elle, je serai là sans qu’elle ait besoin de me retenir de cette façon-là... Et si c’était moi qui ne lui faisais pas confiance dans ce qu’elle ressentait réellement pour moi ? Je me suis assise sur le rebord de la porte-fenêtre du salon, j’ai pris ma tête entre mes mains pour me masser le visage et me détendre. Léa semait de nouveau le trouble dans mon coeur, dans les sentiments que j’avais refoulés depuis plusieurs mois. Miléna ne pouvait pas représenter autre chose que la liberté et le fait de me vouloir pour elle seule en m’éloignant de mes amis, était une forme d’emprise incompatible avec ma vison de l’amour. Elle ne voulais pas venir vivre à Rouen. Je mettais enfin les mots sur ce que j’éprouvais à son égard : une emprise. C’est cette facette-là qui m’était insupportable. Je savais que si je partais, je me perdais, je ne voulais pas recommencer ce que j’avais déjà vécu avec Mylène. J’attirai les personnes qui voulaient m’emprisonner dans leur vie... Pourquoi ?

Léa était-elle décidée à assumer le fait d’aimer une femme ? Et si je me leurrais ? Avais-je vraiment envie de partir en dehors du fait que Léa tente de me retenir par n’importe quel moyen ? Quels étaient mes sentiments pour Miléna ? Si j’étais amoureuse, Léa n’aurait pas réussi à semer le doute... 

AËL

 

 

Publié dans Coming Out

Commenter cet article