Pourquoi la vérité dérange ?

Publié le par Aël

Pourquoi la vérité dérange ?

À l’automne, Gilles était toujours hospitalisé, mais il a été transféré dans un établissement spécialisé dans les soins palliatifs à Évreux. Le CHU l’avait transféré sans prévenir Léa... Un jour nous sommes arrivées pour une visite et nous avons rencontré le surveillant de service dans le couloir de la chambre de Gilles. Surpris, il ne comprenait pas ce que nous venions faire puisque Gilles n’était plus là, il avait été transféré le matin même. Léa est entrée dans une colère noire, car personne ne l’avait prévenue et encore moins demandé son avis. Évreux était à 60 km de chez elle !

 

Quand mes horaires me le permettaient, j’accompagnais Léa en semaine après son travail ou le week-end. La route n’était pas terrible, nous avions une heure de trajet à l’aller et de même au retour. Elle n’y allait plus que tous les deux jours, la fatigue s’accumulait avec son travail.

Elle se levait à 5 h tous les matins, et de temps en temps, au retour de l’hôpital je restais dîner avec elle et son père. Il n’était pas question qu’on sorte, elle se couchait tôt pour tenir le rythme.

 

De mon côté, je sortais souvent avec mes collègues de travail. Nous avons pris l’habitude d’aller boire un verre après la fermeture du restaurant, et nous restions jusqu’à la fermeture du bar, vers 2 h du matin. À cette époque-là, je travaillais le soir, je pouvais donc me lever plus tard le matin.

 

Pendant l’hiver, l’état de santé de Gilles s’est aggravé. Il ne parlait presque plus, il maigrissait à vue d’œil. Parfois il avait des discussions incohérentes par exemple, il nous racontait que la veille au soir il était allé dîner au restaurant avec des amis. Il gardait son humour et avait souvent le sourire, il ne se rendait plus compte de son état physique.

 

Un jour, il était assis dans son lit et fixait la télévision qui était allumée. Léa était en train de trier son linge et j’étais debout près de lui, sur le côté du lit. Il ne regardait pas vraiment la télévision, son regard était juste fixé dessus, mais il ne suivait pas ce qui se racontait. Sans détourner son regard de l’écran, il me dit :

— Mary, j’ai quelque chose à te demander, je voudrais que tu me répondes sincèrement.

— Oui, vas-y, je t’écoute, répondis-je alors que Léa s’arrêta dans son élan pour nous regarder.

— Regarde-moi bien dans les yeux Mary... dit-il sérieusement.

 

Je le regardais déjà dans les yeux sauf que lui continuait à poser les siens sur l’écran. Son regard était brillant, ses yeux exorbités par la maigreur de son visage, sa peau était remplie de psoriasis. Léa écoutait attentivement elle aussi.

— Dis-moi franchement Mary, est-ce que tu es la maitresse de Léa ?

 

Je m’attendais à tout sauf à cette question claire et directe. Désemparée, j’ai jeté un œil vers Léa. Elle écarquilla les yeux en tournant la tête de droite à gauche et répondit à ma place :

— Bah voyons, en voilà une idée ! dit-elle.

— Si tu étais la maitresse de Léa, tu me le dirais Mary ? continua-t-il.

— Heu .... oui... sans doute si tu me le demandes... dis-je embarrassée de mentir.

— Sinon, je te dirais simplement de te méfier, car tu sais, Léa est attirée par tout ce qui bouge, dit-il naturellement.

— Non, mais dis donc, ça ne va pas non ? Qu’est ce que tu racontes là ? Tu exagères quand même ! se défendit Léa.

 

La conversation s’est arrêtée là, mais je sentais que Gilles savait très bien que j’étais la maitresse de Léa et qu’il avait juste besoin d’entendre la vérité avant de partir... c’est la raison pour laquelle, j’étais prête à lui dire si Léa ne s’y était pas opposée. C’était un homme protecteur envers sa femme et je ressentais qu’il avait besoin de savoir qu’après son départ, elle ne resterait pas seule. Ce jour-là, j’ai regretté de ne pas avoir pu dire la vérité. À quoi bon mentir ? Ce n’était pas dans ma nature de mentir, je suis mal à l’aise avec le mensonge, car je ne suis plus en paix si je mens. La voie de mon âme est avant tout d’être en paix. Si je ne suis plus en accord avec cela, je ne suis plus moi-même. Je ne comprenais pas pourquoi Léa n’avançait plus sur cette voie de la vérité elle aussi, puisque nous avions toujours fonctionné sur ce registre auparavant. De quoi avait-elle peur ? Était-ce reconnaitre son côté homosexuel qui la dérangeait ? Sa bisexualité devrais-je plutôt dire ? Je ne sais pas...

 

Plus jamais je ne mentirai et encore moins à quelqu’un qui est sur le point de quitter sa vie.

Le printemps est arrivé bien vite et je continuais à sortir avec mes collègues et mon ami Alex qui revenait en week-end de permission, car il faisait son service militaire. Il était planqué dans un bureau à Paris et revenait tous les week-ends. Nous sortions très souvent en boite gay puisqu’il était gay ! Pendant ce temps là, Léa s’éloignait de moi, nous ne nous voyions plus beaucoup, elle avait besoin de se retrouver, d’être seule avec Gilles. Je comprenais que sa position n’était pas simple entre Gilles qui nous quittait tout doucement et moi qui étais en attente de vivre autre chose qu’une histoire d’amitié amoureuse avec elle. La priorité était bien sûr dans l’accompagnement de Gilles du mieux possible et jusqu’au bout. Notre relation était entre parenthèses. Elle n’avait pas de temps pour nous et j’avais besoin de me protéger pour ne pas souffrir dans un attachement destructeur. Alors je sortais énormément pour fuir, pour me changer les idées, pour oublier, pour rencontrer d’autres personnes, pour faire d’autres expériences humaines.

AËL

 

 

Publié dans Coming Out

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