Une belle âme nous a quittés

Publié le par Aël

Une belle âme nous a quittés

Environ un mois plus tard, Léa m’a recontacté pour m’annoncer que l’état de Gilles s’était encore aggravé et qu’il allait être rapatrié au CHU de Rouen pour une meilleure prise en charge thérapeutique.

Je suis retournée voir Gilles à l’hôpital. Il était squelettique, dans un état semi-comateux, il semblait épuisé. J’ai compris qu’il avait été rapatrié pour gérer la fin de ses jours quand j’ai vu la pompe à morphine où il était branché.

 

Léa se raccrochait à moi, elle avait besoin de ma présence. Même si elle se préparait à perdre son mari depuis un an, on n’est jamais prêt à perdre quelqu’un qu’on aime.

Je suis restée un peu à l’écart après cette visite, pour laisser Léa tranquille, pour laisser la place à la famille, à ceux qui étaient très proches, je ne voulais pas risquer de parasiter ces derniers moments entre Gilles et Léa. J’étais avec eux en pensée continuellement, c’était inévitable, nous étions toujours liés tous les trois. De son lit d’hôpital Gilles arrivait encore à temporiser les choses entre Léa et moi. Pour lui, tout était mis entre parenthèses, il n’y avait plus de place pour les conflits, pour les émotions débordantes, tout était en suspens, pour laisser la place à la sagesse et la sérénité. Il inspirait le respect d’un départ en douceur.

 

Léa devenait amoureuse quand elle avait besoin de ma présence, elle croyait sans doute que c’était la seule façon de me garder près d’elle quand elle en avait besoin. Elle n’avait pas compris que mon amour était inconditionnel et que je serais restée à ses côtés, quelle que soit la situation. Après ce que nous avions traversé, cela me semblait pourtant évident. J’étais consciente de ce qui se passait en elle, de ce fait je n’étais plus dans l’illusion, d’ailleurs je ne l’ai jamais vraiment été... je vivais ce que j’avais à vivre dans cette relation triangulaire, car de toute façon, la vie nous ramenait toujours à ce trio par l’intermédiaire de Gilles.

 

Bien que je sois restée à l’écart, Léa m’a téléphoné un soir :

— Mary, je ne sais pas ce qui se passe avec Gilles, mais les médecins ne comprennent pas qu’il soit encore là... me dit-elle.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Il est sous morphine depuis pas mal de temps, j’ai été appelée deux fois en pleine nuit en pensant que le moment était venu, c’était de fausses alertes. Il s’accroche et les médecins ne comprennent rien, car il a une dose de morphine très élevée et son coeur ne devrait pas tenir... je crois qu’il attend quelque chose... j’aimerais que tu viennes le voir... me dit-elle.

— Hum... j’irai le voir demain après-midi, après mon boulot.

— Je viendrai te chercher à la sortie du restaurant, on ira ensemble...

— OK... à demain.

 

Le lendemain, j’étais dans un état d’esprit particulier, j’étais au travail sans y être. Bien avant d’aller à l’hôpital, une partie de moi était déjà avec Gilles depuis longtemps. Léa et venue me chercher et nous avons filé directement à l’hôpital. L’ambiance était très solennelle entre nous, j’étais concentrée sur mon rendez-vous avec Gilles, je sentais que ce serait le dernier...

 

En entrant dans la chambre, j’ai senti que quelque chose planait dans l’atmosphère sans déterminer de quoi il s’agissait vraiment. Gilles était plongé dans un profond coma. Léa était rentrée avec moi pour l’embrasser et lui dire qu’elle était là, puis elle est ressortie de la chambre. Je me suis retrouvée seule face à Gilles. Je me suis approchée du lit, j’ai posé ma main sur la sienne et j’ai senti un tas d’os sous mes doigts... J’ai posé ma main à plat sur sa paume et je ne sais pas ce qui m’est passé par la tête, mais je lui ai parlé comme s’il était en conversation avec moi. Je répondais à ses questionnements quant à Léa. J’ai commencé à parler à voix haute pour lui dire qu’il pouvait partir, car il était épuisé et qu’il pouvait être rassuré quant au fait que je ne laisserais pas tomber Léa quoiqu’il arrive, je serais toujours près d’elle pour la soutenir dans cette épreuve et l’aider à continuer à se battre pour la vie. Le dialogue a continué ensuite par télépathie, en silence. J’ai dit au revoir à Gilles et lorsque je suis sortie de la chambre pour rejoindre Léa, j’ai ressenti un profond soulagement en moi. Sans échanger un mot, Léa est allée voir son mari et je l’ai attendue dans le couloir.

 

Nous sommes ensuite rentrées chez elle, Léa voulait que je reste dîner. Le lendemain, je commençais mon service très tôt, je devais ouvrir le restaurant. J’étais déjà là-bas à 7 h quand tout à coup le téléphone sonna. Personne n’appelle jamais à cette heure-là, j’ai décroché :

— Bonjour, pourrais-je parler à Mary s’il vous plaît ? demandait une voix que je reconnaissais.

— Oui... c’est moi Léa...

— Je rentre de l’hôpital... Gilles est parti cette nuit... dit-elle d’une voix sereine.

— Hum... hum...

— L’hôpital m’a téléphoné cette nuit quand ils se sont aperçu qu’il était sur le point de partir, je suis arrivée trop tard... il ne m’a pas attendu... je n’ai pas voulu te réveiller cette nuit, je savais que tu commençais tôt et cela n’aurait pas servi à grand-chose...

— Tu as bien fait... ça n’aurait rien changé... comment te sens-tu ?

— Ça va, c’est un soulagement quelque part, surtout pour lui... j’aurais voulu l’accompagner jusqu’au dernier moment, mais en même temps cela aurait été surement plus difficile... j’ai plein de démarches à faire, ma belle-soeur est avec moi.

— D’accord... Tu sais, il a choisi son moment, c’est pour ça qu’il ne t’a pas attendu, il savait que ce serait dur pour toi, mais il est parti en paix...

— Oui, je sais que tu as raison, répondit-elle.

— Je t’appellerai ce soir en sortant du boulot OK ? Bon courage.

— OK à ce soir.

 

J’ai raccroché le téléphone et mes pensées se sont envolées vers Gilles. Le dialogue intérieur qui s’était imposé en moi la veille me revenait en tête et déclencha un sourire sur mes lèvres. Je sentais que Gilles était en paix, et pour moi, il n’était pas vraiment parti... Je me sentais bizarre depuis deux jours, dans un état d’esprit peu habituel, dans une autre dimension. Je savais qu’il n’attendrait pas Léa pour partir... cela aurait été insupportable pour elle. Gilles aura protégé sa femme jusqu’au bout et aura trouvé quelqu’un pour prendre le relais et pour prendre soin d’elle après son départ... c’était cela le lien qui nous unissait, un lien solidaire pour la vie. Léa était quelqu’un de sensible et fragile, Gilles était très protecteur vis à vis d’elle, il l’aimait d’un amour inconditionnel pour pouvoir accepter la situation qui était la nôtre. Chacun y trouvait son compte finalement... Chacun avait sa place et son rôle à jouer en dehors des normes sociales. Les meilleures normes sont celles de l’amour, pas celles de la société. Pour Gilles, seul le bonheur de sa femme comptait même si elle le trouvait ailleurs qu’avec lui. Pour nous trois, seul le bien-être des deux autres passait avant tout.

J’ai beaucoup appris avec lui sur l’amour mais aussi sur la mort... Il a sans doute été mon initiateur en matière de passage d’âme... mais à 27 ans, je n’avais pas trop conscience de ce que je faisais dans ce domaine-là...

AËL

 

 

Publié dans Coming Out

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