Certains silences et non-dits tuent !

Publié le par Aël

Certains silences et non-dits tuent !

30 avril 2002

 

Demain c’est l’anniversaire de mon petit frère. Depuis au moins un an, mes parents ne fêtent plus rien. J’ai quand même envoyé une carte et un chèque à mon frère, car je ne parle plus à son père depuis 5 mois, mais il n’est pas question que j’abandonne mes frères. Ils sont en train de perdre leur mère, je ne les laisserai pas tomber. Mes frères sont beaucoup plus jeunes que moi, je vais avoir 32 ans, le petit aura 16 ans demain, son aîné a 19 ans. Ma sœur a 28 ans. Ma mère est malade depuis deux ans, l’épreuve est difficile pour eux qui voient leur maman perdre ses moyens au quotidien sans vraiment comprendre ce qui lui arrive.

 

Hier, j’ai envoyé un message à mon amie Karine pour lui donner les résultats des examens médicaux. Je suis partie travailler et elle m’a laissé un message sur le répondeur. Karine habite en banlieue parisienne et moi je suis à Rouen. Nous nous connaissons depuis presque trois ans, nous nous sommes rencontrées en Bretagne. Le feeling est passé tout de suite entre nous. Nous ne nous voyons pas très souvent, mais nous sommes en contact par téléphone.

Je vis seule depuis peu de temps. J’ai quitté Léa en janvier dernier pour prendre mon appartement dans le même immeuble, deux étages plus bas. Nous avons essayé de vivre ensemble quelques années, quatre ou cinq ans, j’y ai laissé mon énergie. Depuis que ma mère est malade, je ressens le besoin de me retrouver seule, pour me ressourcer, pour me préparer au pire, pour me recentrer et trouver le courage d’affronter la réalité de la vie. Je n’ai pas grand-chose a donner aux autres, je dois me préserver, j’ai besoin de toutes mes forces, de toute mon énergie.

 

 

20 mai 2002

 

Mon oncle m’a donné son vieil ordinateur, c’est la première fois que j’utilise cet outil pour écrire. Je ne maîtrise pas tout, mais je redécouvre le plaisir d’écrire sous un autre angle. J’aimerais reprendre mon manuscrit pour le taper sur l’ordinateur et peut-être en faire quelque chose pour aider les autres. Pour l’instant je n’ose même pas le relire.

 

J’ai commencé à écrire il y a environ 17 ans. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour me sortir d’un profond mal-être dû à mon homosexualité ou plus exactement, au rejet qu’elle avait provoqué lorsque je l’ai découverte. Au fur et à mesure que j’écrivais, je revivais mon histoire, je prenais conscience de ma souffrance et je réalisais que je n’étais pas responsable de mon homosexualité. Ce n’était pas un choix de vie comme peuvent le penser les homophobes. On choisit sa vie, on ne choisit pas son identité sexuelle. J’écrivais pour exorciser cette souffrance, la sortir de ma tête et de mon corps. Mais il manquait des morceaux de puzzle dans mon histoire et personne ne pouvait répondre à mes questionnements, notamment sur l’histoire de mon père, que je ne voyais plus depuis l’âge de cinq ans, dont les souvenirs rarissimes étaient douloureux et violents. L’écriture s’est révélée comme l’antidote au suicide.

 

J’ai toujours rêvé secrètement d’être écrivain, mais j’écrivais avant tout pour me soulager. C’était une thérapie comme une autre sauf que la page blanche était le thérapeute qui m’écoutait, je ne voyais pas l’intérêt d’aller m’allonger sur un divan si le but était juste l’écoute. Je pouvais faire la même chose sur mes feuilles de papier. N’étant pas à l’aise avec l’usage de la parole, je préférais écrire.

 

Je n’avais pas l’intention de publier quoi que ce soit même si certaines de mes amies qui ont lu "Coming Out" m’ont suggéré de publier pour aider les autres. Cette idée m’a fait rire au départ, puis elle a germé, j’ai contacté des éditeurs en envoyant un résumé du manuscrit juste pour voir les réactions. On m’a répondu et conseillé de m’adresser aux Éditions Régine Desforges. Mais je ne suis pas allée plus loin...

 

Aujourd’hui, quand je réfléchis à mes écrits, je me vois dans une petite maison bretonne avec vue sur la mer pour source d’inspiration. Je m’imagine comme dans un rêve, la Bretagne est le lieu où je me ressource, c’est un endroit inspirant, paisible, naturel, sauvage... je m’y sens à ma place, et c’est là-bas que j’espère pouvoir partir un jour. J’aimerais pouvoir écrire, mais pour vivre en tant qu’écrivain, il faut être connu, il faut travailler tous les jours. Je ne peux pas écrire sur mesure, j’écris de manière spontanée, je ne peux pas inventer des histoires, je connais à peine la mienne. J’écris par besoin, je ne me sens pas assez à l’aise avec la langue française pour faire de belles phrases sans fautes.

 

J’allais avoir 30 ans quand j’ai commencé à avoir besoin de réponses à mes questions sur ma relation avec mon père pendant mes cinq premières années.

J’ai voulu interroger ma mère pour qu’elle me raconte notre histoire sachant qu’elle ne voulait pas en parler. Mais un jour, alors qu’elle était en train de ranger du linge dans sa chambre, j’étais là, adossée à la fenêtre, les bras croisés, je l’observais en train de plier les serviettes de toilette consciencieusement. D’un seul coup, je ne sais pas ce qui m’a prise, je lui ai demandé :

 

— Tu peux me dire ce qui s’est passé avec mon père ?

— Comment ça ? Tu sais ce qui s’est passé ! répondit-elle étonnée par ma question qui rendait ses gestes plus saccadés et rapides dans le pliage du linge.

— Je ne te parle pas de ce qui s’est passé avec toi, mais avec moi ! insistai-je sur un ton plus direct, sentant qu’elle allait esquiver la conversation.

— De quoi tu me parles ? La valise ce n’est pas toi qui se l’ai prise dans la figure, c’est moi !

— Je ne te parle pas de valise.... dis-je sans aucun souvenir de cette anecdote... pourquoi il a fait de la prison après le divorce ? continuai-je.

— Bah parce qu’il était insolvable et ne payait pas la pension alimentaire, dit-elle calmement.

— On mettait les gens en prison pour ça à cette époque ? répondis-je sans y croire.

— Oui, c’était comme ça ! Mais pourquoi tu me demandes tout ça ? C’est du passé !

— Pourquoi il n’avait aucun droit de visite, et interdiction de nous approcher ?

— C’est le juge qui a décidé ! Parce qu’il buvait sans doute... dit-elle agacée.

— Hum.... c’est du passé, mais je vis avec... J’aimerais comprendre pourquoi j’ai peur des hommes... alors oui, je me pose des questions ! Mais tu ne me répondras pas ! dis-je en sortant de la chambre en colère et déçue par son attitude fuyante.

 

J’avais le sentiment que mon père avait foutu ma vie en l’air et que ma mère ne venait pas à mon secours malgré mes appels à l’aide... ce que je vivais intérieurement était douloureux et indescriptible. Une sensation d’abandon total me collait à la peau, je comprenais que je ne pouvais compter que sur moi-même et que je devais abandonner l’espoir d’obtenir quelque information que ce soit de ma mère sur ce sujet tabou.

 

Je sentais que cette discussion avait été ma dernière chance de connaître la vérité.. C’est sans doute pour cette raison que j’ai insisté ce jour-là en sachant pertinemment qu’elle ne me dirait rien. Elle n’avait rien à me dire sur mon père, elle ne me parlait même pas de la violence alors que j’avais des souvenirs très clairs. Selon ses dires, je ne savais qu’une seule chose, c’est qu’il buvait, mais pour le reste, c’était secret défense et cela activait la colère en moi ! Quand un homme boit, il y a des conséquences dramatiques, que ce soit un homme ou une femme d’ailleurs. On ne peut pas vivre comme si tout allait bien, c’est impossible ! Ma mère l’a fait ! Elle vivait dans le déni le plus total et par la force des choses, moi aussi à cette époque, sauf que je me suis réveillée à l’adolescence avec pertes et fracas. Je ne supportais pas ce silence, ces non-dits, c’est ce qui m’a mise en quête de vérité sur moi-même, sur qui j’étais, sur la place que j’avais eue entre mes parents et ma sœur. Une quête insatiable qui ne me quittera jamais. Je sentais qu’il s’était passé quelque chose de grave entre mon père et moi et je me suis juré de trouver la réponse à mes questions par n’importe quel moyen. J’avais besoin de savoir, c’était vital. J’avais des doutes, je voulais des certitudes, des confirmations de ce que je ressentais au fond de moi, à travers mon corps.

 

Quelques mois après, ma mère a pris sa retraite et elle a commencé à basculer dans une dépression. Pendant deux ans ce fut le flou total sur la réalité de son état de santé, jusqu’à aujourd’hui où le diagnostic est bien posé et sans appel.

AËL

 

 

 

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