L'histoire se répète...

Publié le par Aël

L'histoire se répète...

02 juillet 2002

Le père de Léa est décédé cette nuit. Il était hospitalisé depuis un mois et demi, les médecins avaient évalué une échéance à un an, il en a décidé autrement.

Le médecin a téléphoné à Léa hier matin pour la prévenir que les événements allaient se précipiter. J’étais chez moi, Léa m’a appelée aussitôt, je suis montée la rejoindre. Elle était en larmes, son compagnon travaillait et elle gardait la fille de celui-ci qui avait deux ans. Je lui ai proposé de l’accompagner à l’hôpital l’après-midi. Son ex-belle-sœur nous y a retrouvait. Nous avons emmené la petite avec nous, car son père n’était pas décidé à rentrer de bonne heure. Il travaillait en indépendant, il aurait pu faire un effort... 

Léa avait rendez-vous avec le médecin avant 18 heures. À tour de rôle avec sa belle-sœur, nous avons gardé la petite dans la salle d’attente. Léa est allée voir son père en arrivant et j’ai attendu que sa belle-sœur sorte de la chambre pour y aller à mon tour.

Je n’avais pas revu son père depuis notre séparation, cela faisait six mois. Quand j’ai ouvert la porte de la chambre, j’ai vu Léa accrochée à son cou, en pleurs. Je me suis approchée doucement et là ce fut un vrai choc ! Son père avait les yeux révulsés, la bouche ouverte, la tête en arrière, il respirait très difficilement malgré l’oxygène qui l’aidait. Cet homme était en train de passer de l’autre côté...

Je revoyais Gilles cinq ans en arrière, comme si c’était hier, jour pour jour. Je n’arrivais pas à croire à ce que je voyais, je ressentais la douleur de Léa et la fatigue de son père qui luttait pour elle. Elle le suppliait de rester : " Ne part pas, je t’aime mon papa, c’est moi, c’est Léa, ouvre tes yeux, s’il te plaît, ouvre tes yeux pour moi...". C’était insoutenable... J’ai posé ma main sur celle de Léa, son regard m’implorait de faire quelque chose. Il n’y avait plus rien à faire malheureusement, à part le laisser partir en paix. J’ai ensuite posé ma main sur celle de son père, elle était glacée, ses joues étaient froides. 

Sur la feuille de soin, aucun médicament n’avait été donné, Léa ne voulait pas se rendre à l’évidence, mais je savais que c’était fini, que nous étions là pour lui dire au revoir.

Au bout d’un moment, Léa sortit de la chambre, car la douleur était insupportable. Nous sommes redescendues au rez-de-chaussée pour voir si le médecin pouvait la recevoir. Après quelques minutes d’attente, il vint la chercher. L’entretien a été très rapide, il a préparé Léa au départ de son père qu’il pensait avoir lieu dans la semaine. Lorsque nous sommes remontées, les infirmières étaient en train de changer son père de chambre pour le mettre face au bureau des infirmières afin d’avoir une surveillance accrue. Sa belle-sœur a donné ses coordonnées aux infirmières pour qu’elles puissent la prévenir le moment venu, car c’est elle qui préviendrait Léa.

Le compagnon de Léa est arrivé entre temps, surpris que ce soit moi qui m’occupe de sa fille pendant que Léa et sa belle-sœur étaient dans la chambre. Il  m’a foudroyée du regard en prenant sa file dans les bras :
— C’est toi qui la gardes ? me lança-t-il.
— Oui c’est moi ! Le spectacle n’est pas réjouissant dans la chambre... lui répondis-je sèchement.
Je ne le supportais pas avec ses airs hypocrites.

Léa est sortie de la chambre et décida de rentrer chez elle. Elle était en incapacité de conduire, j’ai ramener sa voiture, Léa est montée avec moi et son compagnon a emmené sa fille. Nous nous sommes retrouvés à l’appartement où Léa m’a proposé un café. Nous avons parlé des démarches a effectuer, elle préparait le départ de son père, la mort dans l’âme. Son compagnon a appelé la mère de la petite pour la ramener le soir même, ils partaient dans le nord.

Cette nuit je n’ai presque pas dormi, je pensais à son père, je sentais qu’il partait... Je savais depuis que j’étais entrée dans sa chambre d’hôpital qu’il ne passerait pas une journée de plus. Toute la nuit j’ai attendu que mon portable sonne. Épuisée par une nuit quasiment blanche, je suis allée travailler à 6 h 45 au restaurant. J’attendais l’appel de Léa, je n’arrivais pas à me concentrer sur mon travail, je sentais une certaine agitation dans l’air... A 8 heures, le téléphone sonna :


— Bonjour, je souhaiterais parler à Mary s’il vous plaît...
— C’est moi Léa... lui répondis-je.
— Mary... c’est fini... mon père est parti cette nuit...
— ... Ta belle-sœur vient de t’appeler ? demandai-je.
— Non, elle a appelé cette nuit à 1 h 15 sur le téléphone de JP, mais on n’a pas entendu sonner. JP vient de me le dire...
— OK...

Nous avons raccroché assez vite, mais je suis restée sidérée. L’histoire se répétait, nous avions déjà vécu cette scène avec Gilles cinq ans auparavant. Sa sœur et son beau-frère sont décédés dans un accident de voiture il y a quatre ans, nous avons été prévenues dans la nuit, à 1 h 15... Je devais faire l’ouverture du restaurant aussi le lendemain, mais à cette époque, je n’étais pas encore manager, seulement équipière. Nous sommes parties dans la nuit rejoindre sa nièce dans le nord qui n’avait que 17 ans et qui se retrouvait orpheline de ses deux parents en même temps. J’ai appelé le restaurant pour prévenir de mon absence, sur le coup, ils on pensé que je racontais du pipeau pour ne pas aller travailler, comme si c’était mon genre... quatre jours après je leur ai amené les deux certificats de décès pour justifier mon absence, cela a jeté un froid. Pour moi, il était évident que ma place était auprès de Léa , son beau-frère et sa sœur sont passés sous un camion non éclairé qui était en travers de la route en pleine campagne, son beau-frère a été décapité... Il y a certaines priorités dans la vie, le travail n’en était pas une ce jour-là ! Il serait temps que les employeurs changent leur regard sur la vie...  et surtout d’attitude envers leurs employés.

Aujourd’hui, je suis à la place de ce manager qui m’avait répondu au téléphone ce matin là et je comprends mieux pourquoi je ne rentre pas dans le moule du management à l’Américaine ! Mon souci concerne plus le bien-être de mes équipiers que le chiffre d’affaires que nous avons encaissé la veille. Tout ce passé avec Léa défilait dans ma tête puis j’ai fini par quitter ce téléphone des yeux pour me concentrer enfin sur mon travail. La paix est revenue en moi.

AËL

 

 

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