Avec Alzheimer on oublie Noël

Publié le par Aël

Avec Alzheimer on oublie Noël

24 décembre 2002

Nous voilà rendus à Noël, jour de fête pour la plupart, mais aussi de tristesse pour beaucoup. Ma sœur est en Bretagne, je n’ai pas de nouvelle de mes parents, Guillaume ne s’inquiète pas de savoir où nous passons les fêtes. J’ai terminé mon service à 15 h 30, Angéla ne travaillait pas, mais elle m’a envoyé un message pour que je passe chez elle en sortant du restaurant. Avec l’équipe du midi, nous avons bu une coupe de Champagne pour fêter le réveillon puis je suis allée chez Angéla à pied. J’ai traversé le pont pour passer de la rive droite à la rive gauche, j’aimais bien traverser la Seine. L’eau est toujours très inspirante et apaisante. Je marchais avec la gorge serrée, je pensais à ma mère, elle me manquait tellement... Le cœur n’était vraiment pas à la fête. J’allais rentrer chez moi comme n’importe quel jour de l’année, il n’y avait plus aucune différence. Noël n’avait plus aucun sens.

 

Arrivée en bas de l’immeuble d’Angéla, j’ai sonné à l’interphone, mais je n’avais pas de réponse. J’ai tenté de la joindre sur son portable, je suis tombée sur sa messagerie. J’ai réussi à rentrer dans l’immeuble profitant qu’un résidant sortait. Je suis montée au deuxième, j’ai sonné... pas de réponse... pas un bruit. Je me demandais ce qu’il pouvait bien se passer, je n’avais pas eu de détail sur le message d’Angéla quant à l’objectif de cette demande de visite. Je savais que son mari travaillait et qu'elle devait préparer le réveillon pour dîner chez des amis. Je suis redescendue dans le hall d’immeuble et j’ai attendu au moins une demi-heure. J’étais prête à repartir quand, en regardant vers les fenêtres de l’appartement, j’ai vu la tête d’Angela contre la vitre. Elle avait l’air triste, une tête décomposée comme je ne l’avais jamais vu, surtout sans maquillage. J’ai sonné à l’interphone, elle m’a ouvert, je suis montée en vitesse, elle m’attendait sur le palier :

 

— Mais qu’est-ce que tu fais Angéla ? Je t’attends depuis une demie-heure ! demandai-je inquiète.

— Tiens ! Voilà ton cadeau de Noël ! me dit-elle sur un ton sec en me tendant une lampe marine

— Pourquoi tu fais cette tête ? Qu’est-ce qui se passe ?

— C’est la deuxième que j’achète, je suis retournée au magasin, car je pensais l’avoir oubliée là-bas, quand je suis rentrée chez moi, je ne l’avais pas. Au magasin ils ne m’ont pas crue, ils n’avaient pas ma lampe ! Je suis dégoûtée, alors voilà, je te la donne comme ça, je n’ai pas eu le temps de faire un paquet cadeau...

— Ce n’est pas grave pour le papier cadeau, elle est super mignonne, il ne fallait pas...

 

Elle était en train de préparer un plat roumain et elle cherchait toujours sa première lampe au cas ou elle l’aurait posée dans un coin. Elle s’énervait toute seule, elle était très en colère et n’arrivait pas à se calmer. Je me suis levée du fauteuil du salon pour m'approchée d’elle en attrapant son bras. Elle m’a regardée avec des yeux interrogateurs, je me suis rapprochée doucement et je l’ai embrassée sur la joue :

 

— Merci Angéla... arrête de tourner en rond en t’énervant, cela ne sert à rien.

— Elle te plaît vraiment ? Tu as vu les coquillages ? La mer... avec toi c’est la mer... J’ai eu du mal à la trouver parce que je voulais quelque chose qui me plaise aussi, elle ira bien chez toi, tu vas la mettre tout de suite hein Mary ? me dit-elle en retrouvant le sourire.

— Elle est magnifique et je sais déjà où je vais la mettre !

 

Je ne m’attendais pas à recevoir un cadeau de Noël de la part d’Angela. J’avais bien eu l’envie moi aussi, de lui offrir quelque chose mais, je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas osé. Elle avait pris les devants. Nous avons passé le reste de l’après-midi dans la cuisine, elle me faisait goûter ce qu’elle préparait avec amour au fur et à mesure. C’était vraiment excellent, je ne connaissais pas du tout la cuisine roumaine. Entre deux fous rires, elle me demanda :

 

— Et toi Mary, que fais-tu ce soir ?

— Rien... je serai chez moi.

— Comment ça rien ?

— Rien... répétai-je.

— Tu ne vas pas chez tes parents ? Pourquoi ?

— Je n’y suis pas invitée, non... Mon beau-père ne m’a pas invitée et ma mère ne sait sans doute même pas que c’est Noël... et je n’ai pas envie de fêter quoi que ce soit...

 

Son visage s’est assombri d’un seul coup. Passer Noël sans sa famille, elle savait ce que cela représentait. Depuis qu’ils sont arrivés en France, c’est la première année qu'ils sont invités chez des amis. Nous avons passé une belle après-midi, Angéla m’avait réchauffé le cœur, j’avais besoin de la voir, j’étais heureuse d’avoir été "entendue" quelque part. J’avais le cœur beaucoup plus léger en rentrant chez moi. Elle m’avait écrit une lettre me disant qu’elle ne l’avait pas terminée, mais j’ai insisté pour qu’elle me la donne quand même, une lettre de huit pages !

 

Dès que je suis arrivée chez moi, je me suis servi un verre de coca, et je me suis installée dans mon canapé pour commencer ma lecture. Je n’ai pas pu résister à la tentation de répondre. Angéla me confiait qu’elle avait surpris notre directeur avec une équipière en salle de pause, elle était mal à l’aise de détenir ce secret pour elle seule. Ces révélations ne m’étonnaient guère, j’avais bien cerné le personnage depuis longtemps. Quand on sort avec les équipières le soir, il est difficile d’arriver au restaurant avant dix heures le matin avec des yeux reposés... Je n’avais aucune confiance en cet homme, pas même au niveau professionnel. Il n’était pas à la hauteur pour gérer un restaurant.

 

Dans le courant de la soirée, j’ai reçu des messages de ma sœur, de mes collègues vers minuit et un appel de Léa à trois heures du matin. Elle était chez sa belle-sœur et profitait de promener le chien pour m’appeler en cachette. Qu’avions-nous à cacher ? Seule Léa avait quelque chose à se cacher à elle-même.

 

AËL

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