L'obtention d'un titre de séjour en France

Publié le par Aël

L'obtention d'un titre de séjour en France

22 janvier 2003

Depuis deux jours, Angéla est en déprime et je ne sais pas pour quelle raison. Elle m’a demandé de lui donner le numéro de téléphone du préfet ! Elle était complètement affolée et ne voulait pas m’en dire plus sur ses recherches. Elle a eu du mal à comprendre que je ne pouvais lui donner que le numéro du standard de la préfecture. Nous avons travaillé ensemble hier et je voyais bien qu’elle n’avait pas du tout le moral, la tristesse avait remplacé son joli sourire et son humour décapant. Je ne lui ai pas posé de question, mais je me suis souvenue qu’elle devait faire sa demande de titre de séjour comme tous les ans, sans doute que le problème était lié à ce renouvellement. Là, j’ai commencé à paniquer moi aussi... L’angoisse a germé dans ma tête, j’étais maintenant persuadée que le problème venait de cette attribution de carte de séjour. Elle me regardait comme si elle voulait me parler, mais les mots ne sortaient pas. Nos regards et nos silences en disaient bien assez long. En se préparant à partir, elle a fait tomber des photos d’identité. Je les ai ramassées et j’ai fait semblant de les mettre dans ma poche pour décrocher un sourire.

 

— Tu en veux une ? me demanda-t-elle.

— Oui...

— Vas-y, découpes-en une...

— Merci !

 

Elle me dévisageait comme si nous n’allions pas nous revoir, elle m’inquiétait de plus en plus. Elle m’a embrassée puis elle est partie. J’ai pensé à elle toute la soirée, quelque chose de grave se profilait à l’horizon. J’ai continué à travailler, car je terminais mon service un peu plus tard. Il me restait les caisses à compter. En fin de soirée, je me suis aperçue qu’elle m’avait laissé un petit mot avec le rapport des caisses du midi. Elle avait griffonné qu’elle allait très mal.

 

En rallumant mon portable après le service, j’ai découvert plusieurs messages, dont deux d’Angéla. Il me manquait visiblement le début du message et je ne comprenais pas tout ce qu’elle me disait. Elle voulait absolument me parler le lendemain, elle expliquait qu’elle n’avait plus beaucoup de temps, il fallait faire vite... Je suis restée effarée devant son texto, mes pressentiments se précisaient. Je devais lui confirmer que j’avais bien reçu le message, ce que j’ai fait, mais je ne voulais pas que l’on se rencontre au restaurant. Je lui ai proposé de venir chez elle avant qu’elle prenne son service du soir. Je savais que notre rendez-vous allait être difficile, je ne voulais pas qu’on s’étale devant les collègues.

 

À dix heures ce matin, Angéla m’a répondu qu’elle m’attendait chez elle. Je n’ai pratiquement pas dormi. J’ai voulu en savoir un peu plus par texto, mais nous avons commencé à nous embrouiller et elle a fini par lâcher qu’elle ne savait pas si elle allait pouvoir rester en France. Prise de panique, j’ai bondi de mon lit, je me suis douchée et je suis allée à pied en direction de chez Angéla. Les larmes coulaient sans que je puisse les retenir. Ces derniers jours, je lui disais souvent que je n’avais pas envie de la perdre, je ne comprenais pas d’où venait cette peur soudaine.... maintenant, je sais ! Avant de monter chez elle, je me suis calmée, j’ai séché mes larmes. Elle m’a ouvert la porte sans que j’aie eu besoin de sonner.

 

— Comment tu vas ? me demanda-t-elle.

 

— Rentre, je suis en train de me maquiller, j’arrive dans une minute, continua t-elle devant mon mutisme.

 

Je suis allée m’asseoir au salon, le silence était pesant. Elle était dans la cuisine, car elle n’aimait pas qu’on la regarde se maquiller. Pour détendre l’atmosphère, elle me parlait de banalités, puis quand elle a eu fini de se maquiller, elle a commencé à ranger tous les papiers qui traînaient sur le canapé. Je la voyais devenir émue à l’idée de m’annoncer sa nouvelle. Puis elle se lança :

 

— D’abord, Mary, je voudrais que tu saches que cela concerne mon mari.

— Je ne vois pas la différence...

— Justement, je t’explique. Tu sais que nous avons eu rendez-vous pour le renouvellement de nos titres de séjour comme tous les ans. J’ai obtenu le mien sans problème, par contre mon mari avait rendez-vous lundi dernier, et lui, son dossier est en étude. Angéla commença à pleurer tout en continuant à parler, ma gorge se resserrait :

 

— La bonne femme qui nous a reçus nous a dit qu’elle avait donné un avis défavorable, car il avait déclaré qu’il était entraîneur de rugby quand nous sommes arrivés en France, il y a quatre ans, mais depuis il a changé de métier, il est vigile. Comme sur son ancienne carte de séjour c’est marqué entraîneur et que cela ne correspond plus à la réalité, il est en irrégularité...

 

— Quoi ? Mais elle est dingue ou quoi ? dis-je en criant.

 

— Attends ! Elle lui a fait un récépissé valable pour un mois au lieu de trois, donc jusqu’au 19 février prochain, ensuite il n’aura plus le droit de travailler en France... J’ai expliqué à cette femme qu’on voulait travailler et ne pas être assisté comme beaucoup d’étrangers, elle m’a répondu que son ministère lui demandait de baisser le nombre de chômeurs et le nombre d’étrangers en France alors... elle donne priorité aux Français, un étranger de moins qui travaille, c’est une place de plus pour un Français ! C’est quoi ça Mary si ce n’est pas du racisme ? Depuis que je suis en France, je me suis toujours battue contre le racisme, il n’y a que ça ici dans ce pays ! Des fois, j’ai envie de tout plaquer et de retourner chez moi, dans ma famille tellement j’en ai marre... J’aurais dû l’enregistrer cette conne, car en plus elle critiquait le fait que j’ai quitté mon boulot de manipulatrice en radiologie pour travailler en restauration rapide ! Si mes diplômes avaient été reconnus dans ce pays, je serais toujours en radio !

 

— Mais c’est quoi cette femme ? Merde, elle a de la chance que je n’étais pas avec vous ! Je l’aurais remise à sa place je te le promets ! De quoi elle se mêle ? Il est beau son boulot à elle ! Mettre les honnêtes gens dehors, empêcher les étrangers de bosser pour en faire des délinquants qui ne savent pas quoi foutre de leur journée parce qu’au final, ils n’ont pas le droit de travailler, c’est quoi ce pays ? J’ai honte d’être française franchement quand j’entends tout ça, je suis écœurée, pour moi il n’y a pas de Français, il n’y a que des êtres humains sur cette planète. Le Pen serait passé, ça n’aurait pas été pire ! Quelle bande d’hypocrites tous ! Au moins avec Le Pen, on n’a aucune surprise, c’est clair et net alors que tous les autres mènent en douce exactement la même politique ! Je ne suis pas étonnée de ce que tu me dis, tu sais.... mais je suis tellement en colère contre ces injustices, j’ai envie de vomir... le fait de voir clair derrière ces mascarades politiques m’empêche d’avoir confiance, il faut être aveugle pour continuer à voter pour des hommes de pouvoir... le pouvoir et l’amour sont incompatibles Angéla... mais il doit y avoir une solution, ce n’est pas possible ! On va se bouger, vous ne pouvez pas laisser faire ça ! On va vous aider !

 

— Mon mari doit faire une demande de changement de statut professionnel, il faut absolument que ce soit écrit salarié sur sa carte, comme moi, et après tu peux changer de boulot comme tu veux. Les étrangers qui exercent une profession sportive, c’est particulier et on ne le savait pas ! C’était sa dernière demande, après il pouvait avoir sa carte de résidant pour dix ans. Si tu le voyais, tu ne le reconnaîtrais pas... il n’est plus le même depuis trois jours... Pour le changement de statut, son patron devra payer une taxe et la bonne femme disait qu’il ne serait sûrement pas d’accord, elle décidait pour tout le monde celle-là ! Et si j’écris au préfet, la lettre reviendra sur son bureau, car c’est elle la responsable !

 

— Non, mais c’est vraiment une ordure ! Tu as son nom ?

 

— Non, mais il est sur sa porte, je vais téléphoner...

 

Appeler la préfecture sur l’heure du midi, ce n’est pas la peine de rêver et à 15 h 45 tout est fermé ! Malgré notre amitié sincère, Angéla déversait sa souffrance sur moi, je représentais la France pour elle : "Regardez ce que vous faites dans votre pays de merde ! Vous incitez les étrangers à rester chez eux, à ne pas travailler et à vivre aux crochets des aides de l’état ! Après vous les stigmatisez en les traitant de fainéants, de profiteurs ! Putain, mais c’est la politique de vos gouvernements ouvrez les yeux bordel !! Vous êtes manipulés et vous vous en prenez aux étrangers, soi-disant qu’ils piqueraient votre place ? Alors oui, on les empêche de travailler pour ne plus qu’ils piquent votre place, mais à côté de ça, il ne faut pas vous plaindre qu’ils profitent des aides, il faut bien qu’ils bouffent ces gens-là ! Ce sont vos gouvernements qui vous montent les uns contre les autres, mais regardez ce qui se passe dans la réalité, pas à la télé ! Regardez autour de vous ! Discutez avec les étrangers, demandez-leur comment ils vivent ! Allez-y ! Arrêtez de croire tout ce qu’on vous dit dans cette putain de télé !..."

 

Je n’avais absolument rien à répondre à sa colère justifiée que je comprenais tout à fait puisque je partage exactement le même avis sur la réalité et ce qu’on veut bien nous faire croire. La réalité, je la vois tous les jours au restaurant, car il y a bien une chose qu’on ne puisse reprocher à la restauration rapide, c’est qu’elle ne fait pas de discrimination sur les embauches. Nous avons beaucoup d’étrangers dans nos restaurants et c’est ce qui fait la richesse des relations humaines. Découvrir d’autres cultures à travers les collègues, c’est plus que passionnant, voyager sans bouger c’est formidable.... chez nous le Sénégal, la Roumanie, la Corée, la Tunisie, le Maroc, le Portugal se côtoient tous les jours sans aucun problème. Chaque culture a ses forces et ses faiblesses, la culture française y comprise ! Les Français sont loin d’être au-dessus de la mêlée et pourtant, ils s’y croient ! Le mélange des genres permet d’évoluer dans nos croyances, nos peurs, nos jugements, nos illusions, il permet surtout de rester humble. Je ne voyais que des êtres humains, rien d’autre. Le racisme était une notion étrangère en moi. Je ne comprenais pas le rejet et pour cause... quand on gay c’est comme si on était étranger en France ! Je ne supporte pas l’exclusion, quelle qu’elle soit, car elle détruit tout, y compris celui qui exclut, car en rejetant les autres, c’est une partie de lui qu’il rejette inconsciemment.

 

AËL

 

 

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