La complexité des relations

Publié le par Aël

La complexité des relations

18 novembre 2002

Chère Angéla,

Nous venons de passer deux jours à discuter et déjà, je sais à quoi m’en tenir dans notre relation. Hier, tu es venue me chercher pour passer la journée chez toi. Quand je suis entrée dans ton appartement, j’ai vraiment halluciné, car une chose est claire, c’est que la musique est vitale pour toi. D’ailleurs, tu attendais ma réaction avec impatience ! Tu m’as fait visiter ton nid, tu m’as fait découvrir encore un peu plus la Roumanie à travers les photos, les vidéos, ta famille, tes amis.

 

Puis tu as commencé à me parler de ton meilleur ami : David. Tu étais soucieuse, tu trouvais qu’il devenait agressif envers toi, distant et tu ne comprenais pas ce qui pouvait bien se passer entre vous.

 

Nous avons parlé des relations amicales, je n’ai pas vu le temps défiler, ton mari a téléphoné pour te dire qu’il rentrait. Tu m’as ramenée chez moi vers 21 heures. Pendant une heure, j’ai mis le CD que tu m’as offert « Petite Marie » en boucle, je me suis allongée sur le canapé, incapable de faire quoi que ce soit. Je pensais à toi et à notre conversation sur les amitiés. Vers minuit, j’ai mangé un morceau et je suis allée me coucher.

 

Ce matin, je me suis levée à 11 heures, j’étais à peine debout que je recevais ton message m'expliquant que David t’avait envoyé un texto qui t’inquiétait de nouveau. Ton mari était parti à un match de rugby du côté de Paris, tu étais seule et tu cogitais. Nous avons commencé à discuter par messages puis au bout d’un moment, je sentais tellement ton angoisse que je t’ai proposé de venir te voir.

À 13 h 30 j’étais chez toi. Tu m’as raconté ton histoire avec David et j’avais l’impression que tu ne voulais pas voir qu’il était tombé amoureux de toi. Alors j’ai insisté lourdement :

 

— Mais quand même Angéla, tu n’as pas une idée de ce qui se passe dans sa tête ?

— Non, je ne comprends pas pourquoi il est devenu distant ! Il était tellement adorable avant...

— Franchement ! Tu n’as pas une petite idée ? insistai-je.

— Mais non Mary ! Dis-moi à quoi tu penses...

— Je ne sais pas, je ne connais pas toute votre histoire, mais quand même, tu n’as pas un seul doute ?

— Tu penses qu’il est amoureux de moi ?

— Cela me paraît évident oui...

— Non, mais Mary, ce n’est pas possible ça ! Je suis mariée, je n’ai pas de place dans mon cœur, j’aime mon mari...

— David le sait tout ça, c’est pour cette raison qu’il préfère prendre ses distances, il est agressif parce qu’il est en souffrance et il préfère te protéger de ses sentiments. Et toi, tu es tout le temps sur son dos à lui envoyer des messages, laisse-le tranquille quelque temps...

— Mais David pour moi c’est un soutien, il est pour moi, ce que mon mari ne peut pas être, mon meilleur ami, celui qui m’écoute, qui m’aide, qui rit et pleure avec moi... je veux retrouver le David d’avant, je ne veux pas qu’il soit amoureux...

— Les sentiments ne se commandent pas, s’il est amoureux, la situation est difficile à vivre pour lui, l’amitié avec un homme, a priori c’est compliqué... moi aussi j’y ai cru un jour...

— Je suis dégoûtée là ... on ne va pas briser une amitié pour des sentiments ? Je ne veux pas le perdre et je ne veux pas qu’il ait des idées dans la tête parce qu’il ne se passera jamais rien. Ce n’est pas le premier qui tombe amoureux de moi après une grande amitié, tu crois qu’il y a quelque chose chez moi qui peut faire penser que j’ai envie d’une autre relation ?

— Tu donnes tellement d’amour Angéla... comment ne pas se brûler à un moment donné ?... Je ne suis pas surprise que les hommes tombent amoureux de toi, tu es tellement attachante... ils peuvent se trouver désorienter à un moment... il faut apprendre à te connaître pour savoir comment tu fonctionnes et comprendre ensuite qu’il n’y a pas d’ambiguïté dans ton comportement, mais, entre le moment ou l’on arrive à te connaître et le moment ou l’on comprend ta façon d’être... les sentiments peuvent s’installer. David sait que tu aimes ton mari et que tu ne le quitteras jamais, il sait que tu souhaites une relation amicale alors il veut te protéger en prenant de la distance, car il n’arrive plus à canaliser ses sentiments. Il ne te dira jamais qu’il t’aime, laisse-lui du temps pour s’apaiser, il ne faut pas lui en vouloir, ce n’est pas facile de tomber amoureux de quelqu’un d’inaccessible...

— Alors là Mary franchement merci, vraiment, merci ! Tu viens de confirmer ce dont je me doutais, et avec toi, je commence à y voir plus clair, je crois que je ne voulais pas regarder la vérité en face de peur de le perdre.... mais je ne veux pas qu’il soit amoureux...

— Laisse le temps faire les choses...

— On dirait que tu connais ce dont tu parles... tu as déjà vécu cette situation ?

— Oh oui....

— Et si tu tombais amoureuse d’une fille du restaurant ? Une collègue par exemple ? me demandas-tu.

— Hé bien quoi ? C’est possible, on ne peut pas savoir... Un jour, j’ai rencontré une équipière, elle sortait dans les boîtes et les bars gay, elle avait des, amis homo et je pensais qu’elle-même l’était aussi...

— Elle avait le look ? me dis-tu avec un sourire.

— Oui, comme quoi, l’apparence ne fait pas le moine ! Enfin, nous avons fait connaissance, on sortait très souvent le week-end avec d’autres amis homo, dont mon meilleur ami Alex. Au fil du temps mes sentiments ont évolué, j’étais très attirée par elle, mais elle était hétéro. Un jour, je lui ai écrit une lettre pour lui dire que j’étais en train de tomber amoureuse. Elle m’a répondu qu’elle était amoureuse de son ami homo... c’est parfois bête la vie... D’un côté, elle comprenait ce que je vivais puisqu’elle vivait la même chose et de l’autre, elle était gênée de savoir que je l’aimais. Nous étions devenus un trio d’amour impossible, les relations se sont tendues. Puis, Léa est réapparue dans ma vie à ce moment-là. Elles étaient jalouses l’une de l’autre alors qu’il n’y avait a priori aucune raison. À ce moment-là, ma collègue s’est rapprochée de moi comme si elle avait peur de me perdre. Quand nous sortions en boîte, elle était toujours collée à moi, tellement proche que même mon meilleur ami a cru que nous sortions ensemble. J’étais consciente de ce qui se passait, je profitais de ces moments sans me faire des idées, mais c’était difficile à vivre. Puis Léa s’est décidée pour qu’on emménage ensemble après le décès de son mari. À partir de là, je sortais moins avec ma collègue et elle a commencé à faire n’importe quoi, elle buvait beaucoup, elle était agressive avec moi, nous ne pouvions plus parler, le dialogue était rompu. Elle s’est mise à me faire des reproches sur le lieu de travail. Un soir, je l’ai raccompagnée jusqu’à chez elle pour essayer de discuter et là, elle m’a dit qu’elle se sentait abandonnée, de la même façon qu’elle s’était sentie abandonnée quand son ex-ami l’avait quittée... la comparaison m’avait interpellée forcément... à travers moi, elle revivait cet abandon, cette blessure non cicatrisée qu’elle portait toujours. Je n’y étais pour rien... Nous étions dans une relation amicale à la base, pas amoureuse à ce que je sache pour elle... je ne pense pas qu’elle se soit voilé la face, car je savais qu’une relation amoureuse était impossible au quotidien entre nous. C’était particulier ce que nous vivions, j’avais la sensation de la connaître depuis très longtemps alors que ce n’était pas le cas. Elle se défendait d’être homo, elle me disait qu’elle éprouvait de forts sentiments pour moi, mais qu’elle n’était pas amoureuse. Elle était un peu perdue en fait... J’ai souvent remarqué que je déstabilisais les femmes, c’est pour cela que maintenant, je garde beaucoup de détachement aussi bien dans ce que je ressens que dans ce qu’elles peuvent elles-mêmes ressentir à mon égard. Je n’explique pas ce qui se passe, mais c’est à chaque fois très fort et intense émotionnellement. Ce sont des personnes que j’ai l'impression de connaître depuis des années alors que cela fait seulement quelques jours, quelques semaines... et tout de suite, les sentiments prennent une proportion énorme dans mon cœur, puis dans le leur assez rapidement. Pour moi, c’est naturel, j’aime les femmes, mais pour les femmes hétéros, c’est très perturbant de ressentir cette force d’amour pour une autre femme... pour finir, ma collègue ne voulait plus entendre parler de moi. Elle ne supportait plus de me voir en couple. Elle a fait une tentative de suicide le lendemain de l’anniversaire de Léa où elle avait été invitée. Elle avait bu toute la soirée, mon ami Alex a été obligé de la ramener chez elle. Le lendemain, c’est son, ami homo dont elle était amoureuse qui l’a retrouvée inanimée chez elle. Elle lui avait dit qu’elle ne supportait plus la vie sans lui... Dans sa tête ce devait être volcanique, un trio douloureux... Elle a été hospitalisée de justesse. Nous nous sommes tous retrouvés à l’hôpital, mais les visites et la communication étaient interdites. Nous avons prévenu sa mère. Dès sa sortie, elle a emmené sa fille chez elle, à la campagne. Elle a quitté son travail, rendu son appartement. Son silence et son absence m’ont beaucoup pesé. J’ai perdu espoir de la revoir...

— Elle te manque ? me demandas-tu subitement.

— Oui bien sûr qu’elle me manque...

— Mary, je ne veux pas perdre David...

 

Tes yeux se sont remplis de larmes, je me suis approchée de toi, j’ai pris ta main et je l’ai serrée entre les miennes :

 

— S’il te plaît Angéla, ne pleure pas...

 

Tu regardais droit devant toi, les larmes coulaient, doucement tu as retiré ta main, je me suis reculée pour me rasseoir à ma place :

 

— S’il est amoureux de moi, je ne veux pas le savoir, je serai trop déçue... me dis-tu.

— Je sais... ne lui en veux pas, laisse-lui du temps, ne gâche pas tout...

— Je vais attendre qu’il me contacte de lui-même... tu sais Mary... je ne suis pas attirée par les femmes...

— Pourquoi tu dis ça ?

— Je repense à ta collègue...

— C’est quoi le rapport avec toi ?

— Elle t’aimait beaucoup.... moi aussi je t’aime Mary, mais tu as compris que lorsque j’aime quelqu’un, je le montre, je le dis, mais cela ne veut pas dire que je suis attirée physiquement...

— J’avais bien compris oui... Tu es inquiète par rapport à moi ?

— Non, tu ne peux pas être attirée par une femme comme moi ...

— Ah bon ? Pourquoi ?

— Parce que je suis trop féminine...

— Tu sais, ma collègue avait la coupe garçonne mais elle était très féminine dans sa façon d’être... elle se maquillait comme toi.... J’ai eu des amies aux cheveux longs... hétéros...

— Oui, mais elles étaient attirées par les femmes quand même, elles étaient bisexuelles !

— Non, pas avant de m’avoir rencontrée et ensuite elles sont reparties avec un homme...

 

Tu es devenue toute rouge... ma chère Angéla... tu es adorable... ta sensibilité me touche profondément, elle remplit mon cœur et cela me suffit amplement. Aimer c’est ce qu’il y a de plus important, c’est tellement plus fort que d’être aimé, tu es en train de me rappeler cela avec tact.

AËL

 

Commenter cet article